ƒ Les Passions | Carnet de vie

Les Passions


Les bonnes passions et les mauvaises.

On convient aisément que la passion peut être tantôt bonne et tantôt mauvaise. Mais de sa valeur on possède maintenant un assez bon critère. C’est que tantôt elle produit tous ses mouvements en elle-même et tantôt hors d’elle -même ; tantôt le moi, pour s’agrandir, se porte vers un objet extérieur qui est réellement fini et qui lui paraît infini, tantôt il ne cherche qu’à s’approfondir en trouvant au fond de son essence finie une destination infinie : de telle sorte que l’une ne peut trouver de séjour, puisqu’elle tend d’un mouvement infini vers un objet qui est fini et qui la déçoit dès qu’elle l’atteint, tandis que l’autre le trouve justement dans ce même mouvement infini qui ne lui manque jamais, puisque aucun objet fini ne réussit à le borner ni à le suspendre. Le séjour de la passion en elle-même prouve suffisamment que notre vie a découvert en elle sa véritable fin, que l’absolu lui est devenu présent, qu’il l’éclaire, la soutient et la nourrit. Car il n’y a que la rencontre de l’absolu qui puisse expliquer l’absolu de la passion ; ce qui suffit pour comprendre que l’activité qui tend vers lui, mais qui procède de lui, puisse être à la fois exercée et subie : ce qui est le propre de toute passion véritable.
La passion est mauvaise quand elle produit un désarroi du corps et de l’âme que la réflexion, qui s’y ajoute pour l’éprouver, ne cesse elle-même d’accroître. Elle est bonne quand elle les guérit de leur langueur, quand elle leur donne plus de mouvement, quand elle réalise leur accord.
La passion mauvaise nous plonge dans les ténèbres et dans la détresse et la bonne ne nous apporte que du contentement et de la lumière.
La passion mauvaise s’interroge à la fois sur la valeur de son objet et sur son rapport avec nous et celle qui est bonne sur le second point seulement.
L’une cherche toujours à se justifier par le raisonnement, mais sans parvenir à se convaincre, et elle ne vit que de sophismes. L’autre n’en a pas besoin et les repousse : il lui suffit de contempler son objet pour retrouver la sécurité. L’une nous rend esclave de nous-même, c’est -à-dire de notre corps, et l’autre, en nous délivrant, délivre notre âme. L’une retire son sens à notre existence et l’autre le lui donne. L ’une est destructrice et l’autre créatrice de nous-même et du monde.



Vertu de la passion.

On parle toujours de la passion en disant qu’elle est une fureur qui s’empare de nous, qui désorganise notre vie et détruit notre liberté. Mais chacun cherche une passion d’une autre sorte qui surmonte l’opposition entre les mouvements de l’instinct et ceux du vouloir, qui donne à sa conscience une parfaite unité, qui rassemble toutes ses forces autour du même point et libère son initiative, au lieu de l’asservir. Le mot même est admirable puisqu’il désigne l’activité la plus intense que nous puissions exercer, bien qu’elle soit tout entière reçue, une activité si pleine qu’elle exclut l’effort, qui n’est jamais employé que pour la retenir, et où l’on trouve réunies la perfection du mouvement et la perfection du repos : la perfection du mouvement puisqu’elle tend vers un objet infini que nous ne réussissons jamais à épuiser, et la perfection du repos puisque, dans le mouvement même qui l’anime, elle permet à l’être à la fois de se découvrir et de s’accomplir.
Chacun cherche un objet digne de susciter en lui une passion qui puisse remplir toute la capacité de son âme. Tant qu’il ne l’a pas rencontré, son existence ne connaît ni élan, ni joie, ni lumière ni but qui mérite ce nom : sa vie est pour lui un problème dont il n’a pas encore trouvé la clef. Il se sent perdu dans le monde qui ne lui offre point de valeur suprême à laquelle il puisse se consacrer, c’est- à-dire se sacrifier. La véritable passion est faite de désintéressement et de générosité ; elle ne cherche à rien acquérir : elle veut réformer le monde.
Alors, au lieu de déchirer notre âme et de la livrer à tous les maux qui accompagnent la misère et l’impuissance, elle nous apporte au contraire la certitude intérieure, l’équilibre, la tranquillité et l’apaisement. Elle abolit tous les troubles intérieurs, elle ne leur laisse plus le loisir d’apparaître. Elle chasse le doute, l’hésitation et l’ennui. Elle n’éprouve point d’inquiétude sur elle -même qui a trouvé la voie et le salut, mais sur son objet, auquel elle craint toujours de ne point donner assez de soins. Elle seule permet à l’être de prendre conscience de la puissance par laquelle il se réalise et de l’identité de sa destinée et de sa vocation.
Nul être n’apporte en naissant une passion déjà formée. La passion doit surgir après une longue période d’attente au moment où notre vie nous découvre son propre faîte. Et nous éprouvons un tremblement dès que nous commençons à sentir son approche. Elle est le signe que nous avons abandonné notre période des tâtonnements et des essais, que notre existence est engagée tout entière, qu’elle ne peut plus se diviser, ni se reprendre. On pourrait dire peut-être qu’il n’y a en nous de passion que de cette idée pure dont nous portons en nous la responsabilité et que nous entreprenons d’incarner.

LOUIS LAVELLE — L’erreur de Narcisse





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