Hayley Westenra et Ennio Morricone 
Paradiso 



Image : Jeremy Irons (Père Gabriel) -  Mission

Paradiso


Albert Einstein, génie de la science, avocat de l'humanisme : il a déterminé notre vision actuelle de l'Univers, tant d’un point de vue scientifique que philosophique.

Ce documentaire nous fait découvrir un Einstein pour lequel la science, et plus largement la vie, est un art, un don, une aventure. Après avoir présenté sa vie en Europe avant l'exil forcé, ses théories consacrées par le prix Nobel en 1921, ce film nous fait vivre avec Einstein, de son arrivée aux Etats-Unis en 1933 à sa mort en 1955.

L'histoire d’Albert Einstein est racontée avec ses propres mots, illustrée par des extraits de ses lettres, de son journal, de ses discours et de ses écrits.
Des films d’archives et des photos présentant le personnage public ; d’autres films, des albums de famille, des témoignages révèlent l'homme privé.

Au-delà de ses immenses découvertes, le documentaire montre la conscience mondiale qu'incarna Einstein : ce scientifique qui fit entrer le monde dans l'âge nucléaire fut également le prophète d’une nouvelle ère.





Einstein et Tagore
"Les idéals qui ont illuminé ma route et m'ont rempli sans cesse d'un vaillant courage ont été le bien, la beauté et la vérité. Sans le sentiment d'être en harmonie avec ceux qui partagent mes convictions, sans la poursuite de l'objectif, éternellement insaisissable, dans le domaine de l'art et de la recherche scientifique, la vie m'aurait paru absolument vide. Les buts banaux que poursuit l'effort humain, la possession de biens, le succès extérieur, le luxe, m'ont toujours, depuis mes jeunes années, paru méprisables.

(...)



Pour moi, l'élément précieux dans les rouages de l'humanité, ce n'est pas l'État, c'est l'individu, créateur et sensible, la personnalité ; c'est elle seule qui crée le noble et le sublime, tandis que la masse reste stupide de pensée et bornée de sentiments.

(...)

La plus belle chose que nous puissions éprouver, c'est le côté mystérieux de la vie. C'est le sentiment profond qui se trouve au berceau de l'art et de la science véritables. Celui qui ne peut plus éprouver ni étonnement ni surprise est pour ainsi dire mort ; ses yeux sont éteints. L'impression du mystérieux, même mêlée de crainte, a créé aussi la religion. Savoir qu'il existe quelque chose qui nous est impénétrable, connaître les manifestations de l'entendement le plus profond et de la beauté la plus éclatante, qui ne sont accessibles à notre raison que dans leurs formes les plus primitives, cette connaissance et ce sentiment, voilà ce qui constitue la vraie dévotion en ce sens, et seulement en ce sens, je compte parmi les hommes les plus profondément religieux. 

(...)

Il n'y a que l'individu isolé qui puisse penser et par conséquent, créer de nouvelles valeurs pour la société, même établir de nouvelles règles morales, d'après quoi la société se perfectionne. Sans personnalités créatrices pensant et jugeant indépendamment, le développement de la société dans le sens du progrès est aussi peu imaginable que le développement de la personnalité individuelle sans le corps nourricier de la société. 
Une société saine est donc liée aussi bien à l'indépendance des individus qu'à leur liaison sociale intime. "


Comment je vois le monde - Albert Einstein

Albert Einstein - Comment je vois le monde



Spinoza organise toute son oeuvre et sa pensée autour de la félicité. L’Ethique n’est pas seulement une ontologie moniste qui identifie l’ancien Dieu à la Nature infinie ; elle n’est pas seulement une anthropologie qui combat le dualisme de l’âme et du corps ; elle est un système du monde qui rend possible une éthique, et celle-ci est une éthique de "l’homme libre" et de la "félicité" (ou bonheur). 

L’essence de l’homme est le Désir, en quoi réside le fondement de l’éthique. Libéré de toute transcendance, de toute fantasmagorie et de tout moralisme ascétique, l’homme libre reconnaît dans le Désir un "effort pour persévérer dans l’être", un dynamisme, une "puissance d’exister". Quand cette puissance est affirmée naît la joie : elle est accroissement de notre être et donc accomplissement du Désir en ses diverses expressions, les "affects". Le Désir n’est pas une quête de l’impossible ni un manque indépassable, mais un dynamisme qui est la source de ses propres valeurs et qui peut accéder à la plénitude, c’est-à-dire à la satisfaction. C’est pourquoi l’éthique est la définition et la recherche de ce "vrai bien" qu’est "la permanence d’une joie souveraine et parfaite". La voie qui y conduit passe par la critique des obstacles intérieurs et extérieurs, c’est-à- dire de toutes les formes de la "servitude" : passions (désirs passifs et non pas désirs en tant que tels), "superstition religieuse", imagination, autoritarisme politique. 

Cette éthique de la joie n’est pas un ascétisme. La joie est l’ensemble des jouissances du corps et de l’esprit lorsqu’elles sont "adéquates", à savoir autonomes et réellement expressives de l’essence de chaque individu : plaisirs, joies esthétiques, souci du cadre de vie, exercices physiques, connaissance réflexive de la Nature et de l’homme. A la différence de l’idéalisme dualiste, ce n’est donc pas le Désir qui, pour Spinoza, est source de servitude (d’"aliénation"), c’est la passion. Celle-ci n’est qu’un désir rendu passif par l’ignorance de la Nature et par l’ignorance de soi, c’est-à-dire des associations imaginaires qui nourrissent trop souvent l’affectivité. La joie (appelée "béatitude" lorsqu’elle est constante et parfaite) est donc l’accomplissement véritable du Désir, tel qu’il est saisi par la "connaissance réflexive".  

C’est pourquoi la félicité est aussi l’accord avec soi-même, la cohérence intérieure qui a dépassé le "flottement de l’âme" et l’ambivalence des affects irréfléchis. Elle est donc satisfaction de soi et "amour de soi". Mais elle implique aussi l’amitié, c’est-à-dire l’accord des esprits libres qui se réclament de la raison et désirent pour les autres, le bien qu’ils désirent pour eux-mêmes. Cette éthique de la libre joie n’est pas seulement l’indication d’un style personnel d’existence. Elle implique, pour être pleinement réalisable, des conditions politiques qui sont comme les exigences d’un programme : instauration d’une société de "paix" et de "concorde" qui rende possible la "vraie vie de l’esprit" et qui soit fondée sur un pacte social démocratique ; garantie de la tolérance et indépendance du pouvoir politique à l’égard des instances religieuses ; liberté d’expression ("Dans une libre République chacun peut penser ce qu’il veut et dire ce qu’il pense") ; enfin, propriété collective de la terre et citoyens en armes. 

De condition modeste par choix, excommunié par la Synagogue pour son hétérodoxie, haï par l’Europe chrétienne pour son "athéisme", ascète par nécessité et mort à quarante-cinq ans, Spinoza propose au contraire à ses lecteurs une voie pour accéder à cette félicité qu’on appelle aussi bonheur, et qui est la permanence de la joie d’être et d’agir. Cette jouissance, toujours qualifiée comme joie concrète, est si justifiée et si réfléchie qu’elle suscite en nous, sans aucune immortalité, le sentiment et l’expérience de notre éternité. C’est pourquoi, en subvertissant le sens des mots, Spinoza peut identifier explicitement "béatitude", "liberté" et "salut". 


Robert Misrahi, Nouvel Observateur - Hors-série Le bonheur (1998).

La Joie selon Spinoza



Claude Benoit 
QUAND “JE” EST UN AUTRE. À PROPOS D’UNE BELLE MATINÉE DE MARGUERITE YOURCENAR. 

 “Nous sommes tous pareils et nous allons vers les mêmes fins” (1980, 21) 


Dans cette prise de conscience de soi, l’individu se place face aux autres, à l’autre, à ceux qui ont traversé sa vie, à ses ancêtres, à ses contemporains. Son questionnement l’invite à se concevoir par rapport à autrui. Il est évident que le rapport à autrui est crucial dans la construction de l’identité, car toute identité se construit en fonction de l’« altérité » ou des « altérités », par rapport aux « autres » et sous le regard extérieur des « autres ». 



Essai de définition de l’identité 

Le concept d’identité ne doit pas s’utiliser sans précaution. Il convient de réfléchir sur cette notion avant de s’en servir, comme le recommandait Lévi-Strauss dans son essai L’identité : « L’identité se réduit moins à la postuler ou à l’affirmer qu’à la refaire, la reconstruire, et [...] toute utilisation de la notion d’identité commence par une critique de cette notion » Lévi-Strauss, 58). 

Si nous consultons le Petit Robert, l’identité est « le caractère de ce qui demeure identique à soi-même ». Mais cette définition ne nous satisfait pas. Le terme dépasse de beaucoup toute tentative de définition ; il reste flou et difficile à cerner. L’identité est l’une des questions fondatrices de la philosophie.

Depuis l’antique « connais-toi toi-même » jusqu’aux théories des phénoménologues, on a vu que le thème de l’identité a alimenté d’innombrables débats. Selon la conception substantialiste ou aristotélicienne, l’identité d’une personne correspond à une essence, une réalité fixée et durable, qui n’existe que par elle-même et qui n’a besoin de rien d’autre pour exister. Cette théorie a été remise en cause. 

À partir des Temps Modernes, et surtout depuis les réflexions de Descartes et de Hume, en passant par Bergson, Husserl, Sartre, Lipiansky, Ricœur, etc., de nouvelles visions se sont imposées. Mais les nouveaux concepts continuent à être ressentis comme douteux, voire contradictoires., comme le montre Ronan Le Coadic dans son article : « Faut-il jeter l’identité aux orties ? » (R. Le Coadic, 41-66). 

Toutefois, on a tenté de résoudre certains paradoxes qui rendaient problématique tout essai de définition. Paul Ricœur a montré que « le débat sur l’identité a souvent été faussé par confusion de deux usages distincts du concept : l’identité comme mêmeté et l’identité comme ipséité » (Ricœur, 42), cette dernière catégorie désignant pourquoi un être est lui-même et non un autre. D’autre part, on a voulu distinguer plusieurs types d’identité: Identité personnelle, collective, religieuse, sociale, sexuelle etc. Là encore, le paradoxe apparent de l’identité collective (être semblable et différent) a été, lui aussi, résolu.

La construction de cette identité implique un double mouvement contradictoire mais seulement en apparence : d’un côté, similitude, fusion – l’individu est semblable au membres du groupe auquel il appartient– ; de l’autre, différence vis-à-vis de ceux qui ne font pas partie de la collectivité. Ces deux mouvements ne s’annulent aucunement. Mais un autre obstacle s’ajoute à la difficulté de la définition : loin d’être stable ou définitive, l’identité personnelle se présente plutôt comme un processus d’altération permanente, ou comme le résultat variable d’une perpétuelle évolution. Elle est prise dans une dynamique et elle participe d’une prise de conscience personnelle. Le moi est changeant, instable, jamais tout à fait le même, objet d’un processus de construction, déconstruction et reconstruction permanente d’une définition de soi, pensée comme une tension continue entre l’être et le devenir. 

Il nous faudra donc tenir compte du facteur temporel, des transformations dues au passage du temps, aux altérations physiologiques ou morales subies par le personnage, aux expériences vécues , et à tout ce qui peut ou a pu faire évoluer son identité, sa conscience de soi. Rapports entre identité et altérité Selon la définition acceptée, l’altérité est un concept philosophique qui signifie : « le caractère de ce qui est autre ». Elle est liée à la conscience de la relation aux autres considérés dans leur différence. L’autre s’oppose à l’identité, caractère de ce qui est dans l’ordre du même. 

De là découlent les oppositions qui s’inscrivent dans la dualité : différence versus similitude dans tous les ordres, diversité de condition versus égalité de condition, différence de langue versus communauté de langue, diversités physiques versus similarités, diversité culturelle versus communauté culturelle,́trangeté versus proximité, éloignement versus rapprochement, et finalement, le multiple face à l’Un ou l’unique. 

La célèbre affirmation d'Arthur Rimbaud dans sa lettre à Paul Demeny datée du 15 mai 1871 : « Je est un autre ».pourrait sembler une affirmation paradoxale, car elle met en question la frontière entre identité et altérité, tout en maintenant l'opposition par ses termes mêmes. Une telle proposition invite à concevoir le sujet dans son rapport à lui-même mais aussi dans son rapport à autrui. Actuellement, les travaux sérieux sur l’identité montrent que celle-ci est inséparable de l’altérité et de la relation à l’autre. Ce sont elles qui lui donnent son sens, comme l’a montré Érik Erikson (49). 

Ainsi, la question de l’altérité apparaît indissolublement liée à la notion d’identité. Chacun n’existe que par rapport à l’autre, par opposition à l’autre. En effet, construire une identité, c’est affirmer une part de sa différence significative. Dans le terme « autrui », il y a «autre » qui s’oppose communément à « moi ». L’autre n’est pas moi. Il est un autre que moi. Il est certain que des abîmes nous séparent. Mais pour qu’il y ait une communication entre l’autre et moi, il doit y avoir quelque chose de commun qui garantisse cette communication. Il faut donc qu’il y ait un « même » et que ce « même » prédomine sur l’autre. Au-delà de toute différence, il y a en face de moi un être humain, en chair et en os, de la même nature que moi et appartenant à la même condition. 

La nature promeut la différence – dans ce cas, bagage génétique, éducation, culture, caractère, histoire – mais elle ne promeut le différent qu’à l’intérieur de l’identique. Il y a donc inclusion réciproque entre identité et altérité. Cependant, dans son sens actuel, l’altérité peut être vue sous une autre perspective, celle de l’opposition du sujet (je, moi) à un autre sujet, à un autre «je» mais qui se différencie de «moi » . Or, la diversité des hommes entre eux est infinie. La vraie question ne serait-elle pas plutôt de savoir en quoi les hommes participent d’une unité commune, face à la diversité qui caractérise chacun d’eux ? Sartre l’avait bien compris lorsqu’il écrivait :
S'il est impossible de trouver en chaque homme une essence universelle qui serait la nature humaine, il existe pourtant une universalité humaine de condition. Ce n'est pas par hasard que les penseurs d'aujourd'hui parlent plus volontiers de la condition de l'homme que de sa nature. Par condition ils entendent avec plus ou moins de clarté l'ensemble des limites a priori qui esquissent sa situation fondamentale dans l'univers. Les situations historiques varient: [...] Ce qui ne varie pas, c'est la nécessité pour lui d'être dans le monde, d'y être au travail, d'y être au milieu d'autres et d'y être mortel...." (Sartre, 67-69).
Enfin, comme nous venons de le voir dans notre réflexion sur l’identité, on ne peut ignorer le facteur temporel. L’altérité s’accroît avec le passage du temps en ce sens que moi-même je deviens autre et je vois celui que j’étais comme un autre moi-même dans le passé. Je ne suis plus celui que j’étais, maintenant, je suis différent. Mais puis-je devenir autre si je ne reste pas le même ? Il faut alors admettre la permanence d’un objet unique à travers le changement. À partir de cette brève réflexion, il s’agit pour nous de voir comment Marguerite Yourcenar présente, met en relief ou annule ces oppositions dans certains de ses romans, et en particulier dans la courte nouvelle Une belle matinée, qui sert de conclusion à l’ensemble de son œuvre romanesque. 

Qui suis-je ? Depuis qu’il existe, l’être humain se pose toujours la même question : « Qui suis-je ? ». Il s’interroge sur lui-même pour tenter de se connaître et de se comprendre. « Une partie de chaque vie, et même de chaque vie fort peu digne de regard, se passe à rechercher les raisons d’être, les points de départ, les sources » (1974, 35), fait dire Yourcenar à Hadrien. L’auteur attache une importance primordiale à cette quête de la connaissance de soi. Arrivés à un moment donné de leur trajectoire vitale, les principaux personnages yourcenariens se posent plus ou moins explicitement cette question. 

Revenant sur leur passé, ils tentent de découvrir quelle est leur véritable identité, leur personnalité, quels sont leurs traits de caractère. Quand il commence, dans sa lettre à Marc-Aurèle, le récit de sa vie, Hadrien recourt à l’autobiographie pour savoir qui il est et pour mettre à découvert, par l’examen de ses actes et de ses pensées, les aspects méconnus de son identité : «J’ignore à quelles conclusions ce récit m’entraînera. Je compte sur cet examen des faits pour me définir, me juger peut-être, ou tout au moins pour me mieux connaître avant de mourir » (1974, 29-30). 

Zénon lui même, pendant l’expérience de l’abîme, se questionne sur l’essence de son être et le mystère de sa personne. (...) La perméabilité des limites Comme nous l’avons constaté chez ses personnages, Marguerite Yourcenar se montre contraire à tout ce qui limite, exclut ou distingue. Elle se déclare contre tous les particularismes « Je suis contre le particularisme de pays, de religion, d’espèce » (1980, 283). Peu importent la nationalité, la race, les croyances d’un individu quant à la conscience qu’il a de son identité. 


Dans Les Yeux ouverts, elle affirmait : « J’ai plusieurs religions, comme j’ai plusieurs patries, si bien qu’en un sens, je n’appartiens peut-être à aucune » (id. , 333). Il est clair que pour elle, ni la religion, ni la patrie, ni la race ne définissent l’identité d’un être. Après avoir été élevée dans la religion catholique, elle s’est intéressée au taoïsme et au Bouddhisme et place à l’incipit de Souvenirs Pieux un koan Zen. Ce syncrétisme religieux lui permet de prendre ses distances face aux dogmes et aux idées reçues. Le fait d’appartenir à une religion ou à une autre n’est en rien déterminant pour l’individu. Le sentiment de fraternité, l’amitié, l’amour, la compassion dépassent les options religieuses, les races, les provenances géographiques ou les appartenances politiques. 

L’individu peut très bien se voir reflété dans un être qui lui est étranger : Nathanaël se sent plus proche du Jésuite qui meurt entre ses bras que de ses coreligionnaires. « En dépit de sa soutane et de la France dont il sortait, le jeune Jésuite lui avait paru un frère » (1982,198-199). Zénon et le Prieur des Cordeliers se rapprochent et deviennent amis car ils se sentent immergés dans un même monde de souffrance. Le religieux et le philosophe athée partagent leurs préoccupations, leurs espoirs, et, malgré leurs différences idéologiques, une grande affection les unit. Au cours de ses méditations solitaires, Nathanaël acquiert peu à peu cette conception universaliste : depuis qu’il vit dans l’île frisonne, il sent que les caractères distinctifs du monde qui l’entoure s’estompent peu à peu. « Même les âges, les sexes et jusqu’aux espèces, lui paraissaient plus proches qu’on ne croit les uns des autres : enfant ou vieillard, homme ou femme, animal ou bipède qui parle et travaille de ses mains, tous communiaient dans l’infortune et la douceur d’exister» (id.) 

Cette problématique du genre et de l’espèce avait déjà été ébauchée dans L’Œuvre au noir, durant les conversations de Zénon avec le Prieur. L’homme, l’animal, la plante, voire le minéral participeraient d’une même Anima Mundi, « sentiente et plus ou moins consciente, à laquelle participe toute chose ; j’ai moi-même rêvé aux sourdes cogitations des pierres... » confesse Sébastien Theus. (1968, 203). Il nous faut donc comprendre que le mystère de la vie est le même chez l’homme et l’animal. Dans le règne animal,
Le miracle –et l’enfant et le primitif le sentent– est que précisément la même vie, les mêmes viscères, les mêmes processus digestifs ou reproducteurs, avec certaines différences dans le détail physiologique, certes, fonctionnent à travers cette quasi infinie variété des formes, et parfois avec des pouvoirs que nous n’avons pas. Il en va de même des émotions surgies de ces viscères. [...] Il y a même d’une espèce à une autre, d’un individu de cette espèce à un autre, les mêmes variations que chez nous entre un homme intelligent et un imbécile . (1980, 319)
La différence d’âge, on le sait, ne compte pas non plus pour Yourcenar. Elle est de l’ordre de l’anecdote, de l’accessoire. « Je n’ai jamais eu le sentiment de la différence d’âge, je ne l’ai toujours pas »(1980, 23). « Je ne me sens aucun âge » ajoute-t-elle. A treize ans, elle se voyait comme l’égale de son père. Pour elle, seules comptent « l’éternité et l’enfance » (Id.). 

Suivant cette conception, l’enfant de douze ans qu’est Lazare peut se sentir l’ami du vieux comédien Herbert Mortimer, Hadrien peut partager sa vie avec un jeune éphèbe et celui-ci lui vouer une passion aveugle et désespérée, il n’y a en cela rien qui ne doive nous surprendre. Il en va de même pour l’identité sexuelle. La différence de sexe n’est jamais un obstacle pour le personnage yourcenarien. « Ne comptez pas sur moi pour faire du particularisme de sexe. Je crois qu’une bonne femme vaut un homme bon ; qu’une femme intelligente vaut un homme intelligent. C’est une vérité simple » (1980, 283), affirme péremptoirement l’écrivain. 
(...) 
 Tout cela pour montrer qu’en définitive, hommes ou femmes, il s’agit toujours d’êtres humains capables d’inspirer le désir, la tendresse ou l’amour. Pour le philosophe, «Les attributs du sexe comptaient moins que ne l’eût supposé la raison ou la déraison du désir : la dame aurait pu être un compagnon ; Gérhart avait eu des délicatesses de fille... ». Ils n’étaient tous que « des faces différentes d’un même solide qui était l’homme » (1968, 170). 
(...) 

Unus et multi in me 

Mais le cas le plus représentatif de la pensée yourcenarienne est sans nul doute celui de Lazare, personnage protéiforme capable d’adopter toutes les identités pour devenir chaque fois un autre. Ce dernier texte romanesque prend une valeur de testament idéologique car il rend explicite une certaine forme d’humanisme devenue chère à l’auteur vers la fin de sa vie. Si elle choisit un être jeune, un enfant de douze ans, c’est pour nous le montrer innocent, disponible et ouvert à toutes les possibilités que la vie pourra lui octroyer. 

Alors que Zénon, Hadrien ou Nathanaël revoyaient leur passé pour chercher à se connaître, dans sa rêverie, Lazare entrevoit son futur et toutes ces vies qui l’attendent. Telle est l’idée fondamentale de la nouvelle, comme le précise M. Yourcenar dans la postface :« L’essentiel [...] est que le petit Lazare [...] vive d’avance, non seulement sa vie mais toute vie » (1982, 263). Il serait fastidieux d’énumérer ici tous les personnages dans lesquels Lazare projette de se glisser à l’avenir. Comme Herbert Mortimer, le grand acteur qui peut interpréter n’importe quel rôle, Lazare n’a aucune limite, il 158 est à la dimension de l’humanité tout entière: « Et Lazare aussi serait toutes ces filles, et toutes ces femmes, et tous ces jeunes gens, et tous ces vieux » (Id., 228). 
Il est lui et tous les autres à la fois, un et tous, unus et multi in se. Il peut adopter toutes les formes humaines, il se sent Protée : « Le petit Lazare était sans limites, [...] il était sans forme : il avait mille formes» (Id., 231). Cette projection imaginaire prend tout son sens si l’on pense aux innombrables possibilités de l’être humain tout au long de sa vie. Celui-ci doit non seulement accepter mais désirer toutes les transformations qui façonneront son identité. Et cette lente construction se fait à travers les autres. 
Ainsi, les autres passent à travers nous et font partie de notre être, ce qui nous permet de les mieux connaître et de nous connaître nous- mêmes. La lecture d’Une belle matinée nous en dit long sur la vision ontologique de l’identité propre à Marguerite Yourcenar, celle qu’elle a voulu incarner dans le plus jeune de ses personnages. 
Bien qu’elle ait écrit, dans les Carnets de notes de Mémoires d’Hadrien : « La substance, la structure humaine ne changent guère » (1974, 333), et dans Les Yeux ouverts : « Nous sommes tous pareils et nous allons vers les mêmes fins » (1980, 21), elle y affirme néanmoins que « toute l’humanité et toute la vie passent en nous » (Id., 222) et qu’elle a « l’impression d’être un instrument à travers lequel des courants, des vibrations sont passés » (Id., 283). 
C’est cette conception de l’identité comme passage et point de rencontre, don et échange, qui la mène à évoquer la « foule anonyme dont nous sommes faits» et les «molécules humaines dont nous avons été bâtis depuis qu’a paru sur la terre ce qui s’est appelé l’homme » (Id., 216). 

Claude Benoit, Université de Valencia, Departamento de Filología francesa e italia


Quand "Je" est un Autre

Horizon du Vietnam
Ecrit par Horizon du Vietnam

On peut difficilement décrire ou résumer tout un peuple en un seul mot, cela serait trop « réducteur ».
Mais il faut reconnaître que souvent une nation se distingue d’une autre par un élément qui la rend unique.
Il peut s’agir d’un trait de personnalité dominant, une coutume particulière, un héritage culturel, un mode vestimentaire ou alimentaire que sais-je ?
On dit par exemple que les Italiens nous ont légué l’opéra (et les pâtes….venues de Chine par Marco Polo), les allemands la philosophie (certains noms raisonnent comme Heidegger, Marx, Engels, Kant…).
Quand on pense aux Égyptiens se sont sans doute les pyramides qui nous viennent immédiatement à l’esprit. Ou encore, si je vous dis « tortillas » on pense aux mexicains et à leurs galettes de maïs. La liste est bien sûr infinie…
Mais qu’est-ce qui peut bien caractériser le peuple vietnamien ?

Le chapeau conique ? les essaims de jeunes filles en áo dài blanc revenant de l’école en vélo ? Les rizières infinies ? Peut-être.
Mais il me semble avoir trouvé ce qui distingue vraiment les vietnamiens des autres.



C’est leur sourire.Qu’en pensez-vous ?

Personnellement, je n’ai pas passé une seule journée au Vietnam sans que des dizaines de personnes m’offrent un sourire sincère.
Bien sur, comme dans tous les pays qui vivent en partie du tourisme, on n’échappe pas au sourire commercial de nos jolies vendeuses.
Mais je ne peux pas oublier les sourires que j’ai reçus à tous les coins de rues : celui de ces magnifiques jeunes femmes aux yeux pétillants, le sourire de ces jeunes hommes au regard joueur et intelligent, les éclats de rires de ses enfants taquins, les sourires édentés de ses vieilles au visage fripé, le sourire fatigué des conducteurs de cyclo-pousses…



Bref, au Vietnam, tout le monde ou presque sourit et je vous avoue que face à tous ses visages joyeux, j’ai vraiment eu la sensation d’exister.
Un proverbe vietnamien dit qu’un « sourire rajeunit de 10 ans celui qui l’a donné ».
Maintenant je comprends pourquoi le Vietnam a l’un des taux de jeunes les plus importants au monde.
Certains diront, oui mais c’est la Thaïlande qui est appelée « le pays du sourire » ?
C’est vrai et je n’ai pas dit que les autres peuples ne souriaient pas.


Mais pour sourire au Vietnam, il faut aussi du courage.
La vie quotidienne des vietnamiens est difficile, il faut travailler dur pour « joindre les deux bouts de baguettes », beaucoup d’enfants circulent toute la journée dans les rues en vendant des chewing-gum ou babioles de toutes sortes, il est courant d’avoir deux activités professionnelles en même temps.
Hoi-An, nous avons fait connaissance avec une femme d’environ 40 ans qui était institutrice la journée et le soir réceptionniste dans un restaurant pour faire vivre sa famille.
Ajoutons que dans ce pays, la vie dans un environnement urbain est également fatigante : bruit, pollution, chaleur…
Et pourtant, la plupart des vietnamiens trouvent encore le moyen de nous encourager avec leur sourire attachant.


On dit que les yeux sont les fenêtres du cœur, mais je pense que le sourire est bien plus que cela.
C’est une ouverture sur notre personne intérieure.
Je dis cela parce que même un aveugle peut sourire.
Son regard est vide mais à travers son sourire il nous fait pénétrer dans un nouvel espace, plein des couleurs qu’il ne verra jamais, plein de fleurs dont il ne connait que l’odeur, plein de formes qu’il ne pourra qu’imaginer, pleins de visages dont le nôtre qu’il ne peut que caresser.
En fait son sourire est une invitation à toucher ses mains, son coeur, son âme



Et bien par son sourire, le vietnamien nous ouvre aussi son âme.
Il nous révèle sa joie de vivre à toute épreuve, nous dévoile une partie du mystère vietnamien, il exprime sa profondeur et son authenticité qui se manifestent aussi dans la poésie et la musique vietnamienne.

Sincèrement, ça ne vous donne pas envie de sourire ?
Vous savez que pour sourire, nous avons tous été dotés de dix-sept muscles faciaux ?
Et bien, je vous dis que les vietnamiens doivent-être très musclés du visage.

Allez, c’est décidé, ce week-end je contact les plus hautes instances, peut-être le Secrétaire Général des Nations-Unis actuel.
Je vais proposer la création d’une nouvelle Organisation Mondiale : l’OMS.
Non, pas l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé) mais l’OMS : l’Organisation Mondiale du Sourire.
Cette organisation aura pour objectif principal d’évaluer la valeur et la richesse d’un peuple non pas en fonction des indices économiques actuels (PNB, PIB, RNB…) mais en fonction de sa capacité à produire et transmettre joie et courage.
Les habitants de ces pays toucheraient un salaire minimum, le SMIC : Sourire Maximum pour Intelligents Courageux.



Vous imaginez, toutes nos valeurs seraient inversées, la face du monde changeraient et deviendrait souriante.
Au lieu de ressembler à une larme qui coule dans l’univers, la terre prendrait la forme ovale d’un sourire épanoui. Les pays les plus pauvres seraient les plus nantis.Les habitants des favélas et des taudis urbains du Vietnam (9,2 millions de vietnamiens vivent actuellement dans des bidonvilles) deviendraient les bourgeois d’un nouveau monde.
Alors, prêts à faire un petit effort ?
Au rythme d’un muscle par jour et avec un peu d’entrainement, en 17 jours nous pouvons produire un sourire magnifique.
Mais attention, pas n’importe quel sourire, un sourire vietnamien bien sûr !




Le sourire au Vietnam



La presse dominante se moque trop facilement des mises en garde des militants antiproductivistes contre les agressions sensorielles dont nous sommes victimes. Oui, nous sommes des militants de la lenteur ; oui, nous revendiquons le droit à la nuit ; oui, nous pensons que l’on n’accorde pas assez d’importance au « prendre soin ». De plus en plus, nous prévoyons des moments artistiques lors de nos rassemblements militants (chanteurs, musiciens, slameurs, chorégraphes, plasticiens, etc.). Ce choix est politique : mettre en acte la volonté de développer les autres dimensions de nos personnalités pour ne plus subir l’économisme dominant (se vivre uniquement en forçats du travail et de la consommation). Nous pourrions nous moquer de cette attention accordée au sensible, sauf si nous admettons que la société productiviste fait au quotidien l’économie du sensible. Prenons nos objets ordinaires. Songe-t-on assez aux conséquences de nos choix d’écriture ? Que signifie sensoriellement le passage de la plume au stylographe, puis au clavier ? Que signifient aussi ces lycées qui ressemblent à des quartiers de haute sécurité ? Que signifent ces abords de centre-villes pub-tréfiés par l’urbanisme commercial ? Le choix d’une vie bonne, donc simple, est aussi celui d’une vie sensible. 





L’éveil de la sensibilité a besoin de temps, de gratuité, de profondeur : toutes qualités déniées dans un système dirigé par la seule impulsion quantitative. Norbert Elias a montré que le culte de la raison produit une éviction du sujet : il songeait alors notamment à la fin de l’artisanat. On pourrait aujourd’hui parler de la crise de la culture, et en particulier de la poésie. Les antiproductivistes sont fortement engagés dans la défense de la poésie, car l’inexplicable relève nécessairement du poétique. Or, c’est justement cette part humaine la plus profonde qui est aujourd’hui refoulée par le capitalisme. La crise du poétique est donc révélatrice de la guerre souterraine que mène la civilisation du symbole et du chiffre, c’est pourquoi nous devrions accorder de l’importance dans nos messages militants au beau, au poétique, au sensible. Le système d’oppression a pénétré très profondément dans nos imaginaires. Conséquence : ils sont en deuil, qu’il s’agisse de notre imaginaire alimentaire (celui de la malbouffe), ou sexuel (celui des films porno). 
L’imaginaire est toujours lié à une perception du monde, or la perception spontanée dominante est aujourd’hui à la consommation du monde. Le politique n’est plus capable de permettre au poétique de se formaliser sous une forme symbolique : songeons à la disparition des visionnaires et des tribuns, puisque le seul discours autorisé est celui des économistes, des technocrates. Est-il insignifiant que le conseil scientifique d’ATTAC soit impulsé par des économistes, alors que les combattants de Massoud se disaient des poèmes ? A-t-on assez pensé à l’importance de la poésie et des poètes dans la Résistance ? Qui se souvient que c’est le grand poète roumain, Mircéa Dinescu qui a lancé, sur les ondes radiophoniques, l’appel à l’insurrection contre les Ceausescu ? Écoutons ce que nous dit le poètemilitant guadeloupéen Patrick Chamoiseau : le principe d’une poétique, c’est de parier sur les formes invisibles qui se trouvent dans le réel. Cette dimension poétique du vivant, c’est celle des grands mythes, y compris révolutionnaires. Une vie simple, c’est déjà une vie qui rappelle l’urgence et la beauté de vivre. (...)

Responsable rédaction : Paul Ariès



Vive la vie bonne !




Cette question peut se décliner sous différents aspects.

D'abord envisageons l'existence d'une transcendance cosmique, une sorte de principe impersonnel comme en évoquent Einstein, Spinoza et les taoistes, une entité qui organise la matière selon des lois immuables … Inutile de l'honorer, de la prier, d'espérer un signe : il n'y a personne au bout de la ligne. Cette vision de la transcendance aurait été tout à fait adaptée à la période qui s'étend du Big Bang à l'apparition de la vie sur Terre, il y a 3,8 milliards d'années. Après cette période, ce n'est plus si évident : d'autres facteurs entrent en jeu.

Envisageons maintenant la possibilité d'une nature personnalisée. La nécessité pour les animaux prédateurs de tuer pour se nourrir et le fait que tous les coups sont permis (« nature rouge de griffes et de dents » selon Heackel) laissent planer un doute sur ses dispositions à notre égard. Pourtant, qui a vu l'incroyable délicatesse avec laquelle la mère crocodile transporte ses fragiles nouveaux nés entre ses dents acérées, pourrait supposer la présence d'une composante affective dans la vie animale. Mais la théorie de l'évolution fondée sur la sélection naturelle explique de tels comportements : il s'agit d'assurer la survie de la progéniture.

L'étape suivante de l'histoire se situe il y a moins de dix millions d'années avec l'apparition de la compassion chez les hominiens. Quelle que soit l'explication qu'on accorde à ce comportement, il reste un fait incontournable : la nature a engendré un être sensible à la souffrance des autres humains même sans lien de parenté direct, et aussi à la souffrance des animaux, et qui tente de la réduire.

Corollaire important : Homo sapiens se rend compte du fait que, par sa propre activité, son avenir et celui de ses descendants sont en péril. Il peut s'investir pour essayer de conjurer ce funeste sort. Ce fait ouvre une importante fenêtre sur la comportement de la nature : notre prise de conscience de la possibilité d'agir pour nous tirer du mauvais pas signifie que, « quelque part », la nature nous veut du bien.

Hubert REEVES - 13 novembre 2011

Interview Esprits Nomades sur Hubert Reeves :



Hubert Reeves

président de la Ligue ROC


Parfois, de grands passeurs se lèvent, qui font que le chaos, la complexité des choses s'estompent et tout redevient simple, retrouve l'évidence du premier jour, l'apaisement du dernier.
Peu importe au fond, que ces sorciers, ces sourciers plutôt, aient raison scientifiquement, ils ont su à un moment de l'histoire comprendre nos peurs, notre irrépressible besoin de consolation, nos interrogations lancées depuis des siècles à la lune pâle: D'où venons-nous, où allons-nous?
Reeves est de ceux-là, après bien d'autres, mais comme notre époque a son look, elle s'est choisie cette tête de lutin malicieux échappée d'une Blanche-Neige cosmique, hilare et dégageant une infinie bonté.
L'évolution stellaire, la nucléosynthèse, les trous noirs, le big-bang, certes tout cela notre dieu-lare, alliant la magie du conte et le mythe du savant rêveur, peut nous en parler.

Mais il s'agit pour lui de tout autre chose : du sens de l'univers.
Et merci mille fois à celui qui, face à tout l'absurde fondamental a su proclamer qu'il était l'heure de s'enivrer. Même et surtout si nous touchons vraiment du doigt « que nous autres civilisations sommes mortelles et même en train de mourir .»

« Si nous avons un rôle à jouer dans l'univers, c'est d'aider la nature à accoucher d'elle-même ». Merci au mage souriant qui essaie, de lutter avec son entêtement et sa pureté de gosse contre le suicide annoncé de l'humanité.
Visionnaire tendre, Hubert Reeves a su dépasser la connaissance pour parler aux consciences. Il sait rêver contre la proclamation de notre fin. Nous sommes en péril par toutes les blessures infligées au visage de la terre. Nous avons le mal de terre, et bientôt le mal des fantômes. Mais il n'endosse pas les habits noirs des oiseaux de malheur, il se veut : "Moi je dis souvent que je suis volontairement optimiste. Parce que si on est pessimiste, c’est pire. Il ne faut pas décourager, il ne faut pas démobiliser les gens". Il se veut un donneur de leçons d'espérance, et non pas de leçons.

« Ce n'est pas la Terre qui est en danger ; elle va continuer à tourner sur elle-même et autour du soleil. La nuit succédera toujours au jour et le jour à la nuit. Et cela durant des milliards d'années… jusqu'à la mort du soleil. Ce n'est même pas la vie qui est menacée. Elle est robuste et les espèces ont déjà connu cinq extinctions majeures. Celles qui disparaissent font de la place pour d'autres. Et quand les dinosaures ont été éliminés, les mammifères se sont développés… Et nous sommes là.
C'est nous qui sommes en péril. Plus exactement nos descendants, enfants et petits-enfants. Comment en persuader nos contemporains ?»


Aussi Reeves quand il descend de son char étoilé se bat pour la faune sauvage, pour l'homme trop civilisé. Il nous ouvre les espaces du temps et de la lumière en pointant notre immense petitesse : " Les êtres humains se perçoivent maintenant comme les habitants d’une planète minuscule orbitant autour d’une étoile ordinaire à la périphérie d’une galaxie comme il y en a des milliards. "

Hubert Reeves, en tant que poète, passe de la démonstration à la parole prophétique. Il est notre compagnon de voyage et nous parle aussi bien de la beauté des oiseaux que de celles des étoiles. Et aussi de notre moi profond : «Je cherche à comprendre comment fonctionne ce «moi avec lequel je m’éveille chaque matin. » Avec son allure de Bouddha rieur, de Socrate malicieux, il nous recoud une éternité.

Né à Montréal le 13 juillet 1932 , docteur en astrophysique nucléaire, il est depuis 1966, Directeur de Recherches au MRS.
Des livres prodigieux, au sens de prodiges, tels que Patience dons l'Azur , Poussière d'étoiles , Malicorne, L'Heure de s'enivrer, des films les Étoiles meurent aussi , la Vie dans l'univers , de nombreuses émissions de télévision (Monsieur Étoiles filantes, c'était lui !) l'ont popularisé auprès du public, rendant plus proche sa question constante : l'univers a-t-il un sens ?
Lui « coeur tendre qui boit le néant vaste et noir », ne veut pas être un enfant du hasard, un être sans conscience ni complexité, laissant libre cours à ses pulsions de mort. Sa croisade pour accoucher d'un sens fini par nous troubler. Toute cette générosité est une religion de l'homme, un investissement sur l'intelligence. Longtemps sur France-Culture il a tenu, et il tient encore, ses  Chroniques du ciel et de la vie. Sa voix de rocaille avec son bel accent du Québec faisait rouler les pierres de tous les ruisseaux. D'ailleurs sa voix il la prête aux musique qu'il aime (Pierre et le Loup, Le carnaval des animaux, Ma Mère l'Oye (Maurice Ravel, La Cantate pour la Fin du Temps (Olivier Messiaen), Les Quatre Saisons (Antonio Vivaldi)...

Vulgarisateur de secrets enfouis, de sciences profondes, il démystifie le discours scientiste mais sans faire appel à l'obscur. Il se bat toutes voiles dehors, toute parole prophétique clamée, pour l'environnement : « La Terre ne sera plus jamais comme elle était en 1900, par exemple. La vie continuera, elle évoluera, mais est-ce que l'humanité sera capable de survivre ?»
« Les théories sont grises, mais les arbres sont verts ». Lui, il conte, il dialogue entre ciel et terre avec l'univers ou un papillon : « J'essaie de dire aussi qu'un papillon n'existe pas pour être épinglé dans une boîte de collection. Et j'espère que l'écho répète ! j'espère surtout que tous ceux qui l'entendent le redisent autour d'eux».

Il pose son regard sur l'émerveillement du monde qu'il réenchante :

« Dans le ciel, passe une volée de canards, le cou raide tendu vers l'avant.
Je compte. Il y en a cinq. Le chiffre cinq se met à exister devant moi.
Les nombres ont-ils un mode d'existence en dehors de la tête de celui qui les pense ? »

De son gousset, ce troll sort la montre qui mesure le temps de l'univers. Sa barbe blanche baigne dans la voie lactée. En la secouant fort il fait tomber des exoplanètes. Son rire fait passer plus vite les comètes. Dans ses mouchoirs il a sans doute une partie de la masse manquante de l'univers !

Parfois lassé des attaques des chers confrères qui l'accusent de ne brasser que de l'astro-vent il se retire sur l’astéroïde 9631 qui porte son nom. Mais lui a su nous parler. Il témoigne pour la mémoire vivante de l'univers.

Pour Reeves, la constante évolution est là et il veut intégrer tous les acquis de la science moderne. « Fierté de l'homme en marche sous sa charge d'éternité » (Saint-John Perse), voilà une autre définition de ce merveilleux contemporain nommé Reeves, qui est aussi un de nos plus grands conteurs d'histoires à vivre debout. Et ce n'est pas la moindre de ses magies de voir apparaître sous la même barbe, le savant et le conteur fou, nous enseignant : « Enivrez-vous ! »

« Je ne puis penser sans émotion au moment où Mozart, ayant tout juste terminé l'écriture du Don Giovanni, dépose sa plume et regroupe ses feuillets. C'est un temps fort de la vie de l'humanité et, par extension, de la réalité tout entière.
Tous les créateurs, musiciens, peintres, poètes, ont ajouté de la beauté au monde. Ils ont enrichi notre vie en nous donnant accès à des moments de bonheur ineffable.
Et, en généralisant, je pense que tout être humain, dans sa sphère d'activité, petite ou grande, peut être un artisan du huitième jour. »

Certains comptent les étoiles, Hubert Reeves conte les étoiles.

Reeves est le guetteur de l'univers, l'artisan du huitième jour. Par lui peut-être la terre restera humaine et les étoiles, étoiles.

Gil Pressnitzer

poème d’Hubert Reeves :
Terre, planète bleue (extraits)

Terre, planète bleue, où un cosmonaute, au hublot de sa navette, nomme les continents des géographies de son enfance...
Terre, planète bleue, où une asphodèle germe dans les entrailles d'un migrateur mort d'épuisement sur un rocher de haute mer.
Terre, planète bleue, où un dictateur fête Noël en famille alors que, par milliers, des corps brûlent dans les fours crématoires.
...
Terre, planète bleue, où un orphelin se jette du troisième étage pour échapper aux sévices des surveillants.
Terre, planète bleue, où, à la nuit tombée, un maçon contemple avec fierté le mur de briques élevé tout au long du jour.
Terre, planète bleue, où un maître de chapelle écrit les dernières notes d'une cantate qui enchantera le cœur des hommes pendant des siècles.
Terre, planète bleue, où une mère tient dans ses bras un enfant mort du sida transmis à son mari à la fête du village.
Terre, planète bleue, où un navigateur solitaire regarde son grand mât s'effondrer sous le choc des déferlantes.
Terre, planète bleue, où, sur un divan de psychanalyse, un homme reste muet.
Terre, planète bleue, où un chevreuil agonise dans un buisson, blessé par un chasseur qui ne l'a pas recherché.
Terre, planète bleue, où, vêtue de couleurs éclatantes, une femme choisit ses légumes verts sur les étals d’un marché africain.
Terre, planète bleue, qui accomplit son quatre-milliard cinq cent-cinquante-six-millionième tour autour d'un Soleil qui achève sa vingt-cinquième révolution autour de la Voie Lactée.



Le beau site www.hubertreeves.info vous en donnera l'intégralité ainsi que des conférences.
Hubert Reeves anime aussi deux autres sites:
Ligue Roc pour la préservation de la Faune Sauvage: www.roc.asso
Objectif: Biodiversité: www.objectif-biodiversite





Bibliographie



Soleil, Édition La Noria, Paris, 1977, édition La Nacelle, Genève, 1990.
Patience dans l'azur, Le Seuil, collection « Science ouverte », Paris, 1981.
Poussières d'étoiles, Le Seuil, collection « Science ouverte », Paris, octobre 1984.
L'heure de s'enivrer, Le Seuil, collection « Science ouverte », Paris, 1986.
Malicorne, Le Seuil, collection « Science ouverte », Paris, 1986.
Comme un cri du cœur, Les éditions l'Essentiel (Guy Saint-Jean), Montréal, 1992.
Compagnons de voyage, Avec Jelica Obrenovitc, Le Seuil, collection « Science ouverte », octobre 1992.
Dernières nouvelles du cosmos, Le Seuil, collection « Science ouverte », 1994.
L'espace prend la forme de mon regard, éditions Myriam Solal, Paris, 1995, Les éditions du Seuil, juin 1999.
La première seconde, Le Seuil, collection « Science ouverte », septembre 1995.
La plus belle histoire du monde, Le Seuil, 1995.
Intimes convictions, éditions Parole d'Aube, PUF, 1996.
Oiseaux, merveilleux oiseaux, Le Seuil, collection « Science ouverte », septembre 1998.
Sommes nous seuls dans l'univers ?, Les éditions Fayard, 2000.
Les artisans du huitième jour, Les éditions du Seuil, 2003.
Mal de Terre, 2003
Chroniques du ciel et de la vie, 2005
Je n'aurais pas le temps,Le Seuil, 2008
Petite histoire de la matière et de l'univers,Les éditions le Pommier, 2008



http://www.espritsnomades.com/siteautres/culturescientifique/reeves/hubertreeves.html


Image : AVATAR (James Cameron) - Atokirina, graines d'Eywa

Dame Nature nous veut-elle du bien ?





"La science prétend aujourd'hui que l'univers est vide et muet. Je ne crois pas que l'univers soit muet, je crois plutôt que la science est dure d'oreille. L'oeil qui scrute, qui analyse, qui dissèque, doit être réconcilié avec l'oeil qui vénère et qui contemple. Il nous faut apprendre maintenant à vivre en pratiquant à la fois la science et la poésie. Il nous faut apprendre à garder les deux yeux ouverts en même temps." 
Hubert REEVES (Il y eut un matin ) 






Image  by ~eamfos  Poetry

Les deux yeux ouverts en même temps

Tous Candidats 2012

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Soyons tous candidats au changement
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