La résistance à la féminisation provient principalement d’hommes qui prônent la théorie du neutre et la distinction entre titre et fonction.
Mot d’origine latine, neutre désigne un mot sans genre : ni féminin, ni masculin. Je ne connais aucun terme dans ma langue dont on puisse dire qu’il appartient à cette tierce classe. Invention récente, issue de fortes têtes notoirement hostiles à la féminité, la théorie dite du neutre prétend que le masculin joue, en langue française, le rôle de ce neutre dont elle est privée. Neutre alors n’est pas pris dans le sens usuel, mais à son inverse : bivalent, il vaut ici pour les deux genres et peut ainsi prendre à loisir la place et la fonction du féminin.
À ma connaissance, cette théorie n’apparaît dans aucune grammaire ni quelque traité de linguistique. Enfant, je ne l’ai point apprise ni, devenu adulte et, partant, plus savant, rencontrée quelque part.
Bien documentée au contraire par grammairiens et linguistes, aussi ancienne et vénérable que la science hellénistique, il existe, en français, une sorte d’équivalent à ce prétendu neutre. Terme d’origine grecque, en effet, signifiant « commun », épicène désigne les deux genres en même temps ;il inverse plutôt le vrai neutre ou remplace son contresens. Une femme ou un homme disent équivalemment je, tu, toi, moi, nous et vous, pronoms épicènes, comme le sont les articles au pluriel des ou les. De même les prénoms Camille, Claude ou Dominique. Substantifs, maintenant : si vous ignorez le sexe du nouveau-né chez votre voisine, vous lui demandez : comment va votre enfant ? Le voilà plus tard adulte, devenu fonctionnaire, géographe ou cinéaste, entouré de collègues. Êtes-vous Corse ou Basque, Moscovite, Malgache ou Canaque ?
Dans un premier compte, les mots en question se présentent rarement, croit-on. Non, car de nombreux substantifs se réfèrent aux animaux, vivants sexués. Sauf ceux que nous élevons ou chassons, proches donc de nous et que nous déclinons en vache et taureau, porc et truie, sanglier ou laie… sans compter le tigre et la tigresse, nous disons communément une pie mâle ou un hérisson femelle. Dans le second cas, le masculin, en effet, désigne aussi un être féminin, mais dans le premier, le féminin désigne un mâle. Dans ce cas, il faudrait dire que le féminin joue le rôle de neutre et, d’une certaine manière, l’emporte sur le masculin. Voici le score équilibré !
La notion d’épicène peut donc calmer dix conflits picrocholins, idéologiques pour la plupart. Irénique ou pacifiste… deux adjectifs épicènes… notre dictionnaire équivaut alors et depuis toujours à un traité d’armistice.
Ladite théorie du neutre n’a pas cinquante ans ; toujours vivace, l’épicénat, si j’ose ainsi dire, approche les deux millénaires et s’applique à maintes langues, dont la nôtre.
Nouvel argument : il existerait des verbes neutres : il neige, il grêle. Au début du xxe siècle, Lucien Tesnière, linguiste français, classait parmi les zérovalents ces verbes climatiques, parce que leur sujet ne se réfère à aucun principe actif. Plutôt attentif au genre, je préfèrerais les nommer monovalents, puisque l’on ne dit ni ne dira jamais : elle gèle ou elle pleut.
Zérovalent, neutre signifie sans genre ; monovalent, pour qualifier les verbes, s’applique à un seul genre ; épicène enfin aux deux. Zéro, un, deux, tout est clair.
À cet inventaire sommaire, j’ajouterais volontiers l’invention d’une classe entière de mots épicènes : les termes en -eur sont, indifféremment, masculins ou féminins – une saveur, un honneur – mais on pourrait dire épicène leur ensemble comme tel, alors bivalent.
D’où le branle intéressant du féminin pour les masculins de cette classe ; au moins quatre degrés de liberté : actrice, prieure, glaneuse, demanderesse… Cette hésitation vient de ce que l’on n’en a pas vraiment besoin. Une expérience quasi décisive le confirme : lorsque les femmes arrivèrent peu à peu et rares dans la profession médicale, le terme doctoresse pointa dans l’usage. À mesure que leur nombre crût, il perdit de son importance et le mot docteur revient désormais souvent. Aucun inconvénient de dire et d’écrire docteur à Béatrice Dupont. Chère professeur, les mots en –eur sont aussi féminins.

Second débat. Qu’il faille distinguer entre le titre et la fonction, partage qui donne à celles qui s’élèvent dans l’échelle sociale un titre au masculin, cela fait rire aux larmes, puisque, en forme de ballon de rugby, ledit principe s’annule vers les hautes dignités : reine, papesse, impératrice… ainsi qu’au voisinage du peuple : infirmière, factrice… alors que, gonflé en son ventre mou, il faudrait lui obéir en disant : Madame le Secrétaire perpétuel ou Madame le Professeur d’Oncologie… Comment ne pas deviner, sous ces préceptes pseudo- grammaticaux, les idéologies au nom desquelles combattent des pugnaces, gourmands de combats. Les affrontements alimentent les idéologies et nourrissent, en retour, les conflits. Pour entrer en science, il faut quitter ce cercle enchanté ; certes cela ne suffit pas, mais reste nécessaire.
Car cette bataille rappelle plaisamment les vieux mythes où les mâles volent aux femmes même la fonction, éminemment maternelle, d’engendrement : Jupiter accouche d’Athéna par la cuisse ; par la côte, Adam donne naissance à Ève… Entre la féminisation et ce type de rapt, choisissez ! Grâce à la reine dont j’admire la couronne et à l’institutrice qui m’a tout appris, j’ai choisi. Je dis donc à ma Perpétuelle Madame la secrétaire – encore un mot épicène – et la Professeur.
Oublions donc neutre et titres.

Mythe de nouveau. Reine des Amazones, Hippolyte, à cheval avec ses compagnes d’armes, rencontre Thésée, le héros labyrinthique, pour tenter de signer un traité et que s’apaise enfin la guerre entre les sexes. Étincelante de magnificence, une toile de Carpaccio m’enseigna l’évènement. J’appris alors de lui que la seule règle reste, en toutes occasions, de respecter la splendeur, là celle de l’image, ici celle de la langue et, en dessous d’elle, sa musique ; tendez l’oreille à tout féminin nouveau, riez des cacophonies, suivez l’harmonie.

Au conflit pérenne dont souffrent les femmes et les hommes depuis le commencement du monde, l’on peut, à loisir, préférer l’amour et, pour le déclarer, la grammaire et la beauté."



Le 11 mars 2019
Michel SERRES
bloc-notes du mois de mars 2019

Zéro, un et deux



"Ce qu’il me faut, c’est le pissenlit au printemps. 
Le jaune vif qui évoque la renaissance plutôt que la destruction. 
La promesse que la vie continue, en dépit de nos pertes. 
Qu’elle peut même être douce à nouveau. 
Peeta est le seul à pouvoir m’offrir ça." 

Katniss - Hunger Games , Mocking Jay

Le pissenlit




Si le froid
mord jusqu'à la moelle,
il est une lumière
qui ne connaît pas l'hiver,
une chaleur
où se construit l'ardeur,
une promesse
où chante la tendresse.
Nous sommes
ce que nous abritons
et consentons
à partager
au large
de l'amour,
jour après jour.

F. Carrillo, "Vers l'inépuisable"






Au large de l'amour



"Les branches des arbres et leurs racines cherchent aussi l'infini, les lions dans leur course, deux adolescents qui se boivent. Accepter d'être ce que l'on est, se livrer au poème c'est comme se laisser aller aux gesticulations enfantines, retrouver la vérité du corps par-dessus les refoulements qui font d'un homme un mort vivant, parce que le corps est le seul point de contact avec l'absolu."

Jean Sulivan, in  "Joie errante"

Photo : Tantra Garden

Le corps


Critiques :

1936, Deeds, simple provincial d'une commune du Vermont, hérite d'une fortune fabuleuse et doit se rendre à New York pour la gérer. Sur place, il a affaire à un avocat véreux qui cherche à administrer ses biens à sa place, et à une jeune femme dont il tombe amoureux, ignorant qu'elle est journaliste chargée de rédiger des articles caustiques à son propos. 


L'Extravagant Mr. Deeds est un tournant dans la carrière de Frank Capra, le film qui lance la série de grandes œuvres à conscience sociale du réalisateur avec Vous ne l'emporterez pas avec vous (1938),Monsieur Smith au Sénat (1939) et L'Homme de la rue (1941), les deux derniers reprenant d'ailleurs la structure initiale de Mr. Deeds avec cette idée d'un naïf confronté à une institution qui va le broyer. Cette conscience sociale n'est pas neuve chez Capra et notamment dans un film comme La Ruée (1932) mais c'est le succès de Mr. Deeds qui lui fera réellement comprendre l'impact de cette veine humaniste auprès du public et le poussera à développer de manière plus complexe et fouillée dans ces œuvres suivantes. Au départ le réalisateur est captivé par la nouvelle Opera Hat de Clarence Budington Kelland parue en 1935 dans la revue The American Magazine et partira de la base du récit (un brave homme provincial hérite d'une fortune colossale et de biens immobiliers dans une grande ville) pour le faire sien à travers le scénario du fidèle Robert Riskin. Alors que l'emploi du temps surchargé de Ronald Colman l'empêche d'attaquer Horizons Perdusqui devait être son film suivant (et finalement tourné l'année d'après), Capra se lance donc dans ce film charnière, engageant la star Gary Cooper authenticité incarnée pour être Mr. Deeds ainsi que Jean Arthur dans son premier grand rôle qui fera d'elle une star.




L'histoire voit donc un grand candide et innocent confronté à l'hypocrisie et au cynisme lorsque Longfellow Deeds (Gary Cooper) est tirée de sa province paisible pour se rendre à New York toucher le colossal héritage de 20 millions de dollars que lui a légué un oncle qu'il n'a jamais vu. Gary Cooper avec son croisement d'allure imposante, de visage à l'expression sincère et de regard rêveur impose immédiatement à la singulière personnalité du héros. Détaché des préoccupations superficielles de son nouvel entourage (voir comme il encaisse sans ciller l'annonce de sa fortune), Deeds est une énigme pour les citadins cyniques. Il n'est pas le grand benêt qu'une inévitable horde vautour espère plumer, ni l'idiot dont on peut se moquer en douce, notre héros réglant leur compte aux escrocs et aux mesquins en tout genre d'un crochet bien senti. Pas assez malléable pour les avocats véreux souhaitant avoir procuration sur sa fortune et trop droit pour alimenter la presse à scandale curieuse de ce nouveau riche, Deeds sera finalement victime de sa pureté d'âme et de sa quête d'une oreille sincère.




Il pense la trouver avec Louise Bennett (Jean Arthur) travailleuse sans le sous dont il va tomber amoureux mais cette dernière est en fait une journaliste qui profite de leurs rencontres pour alimenter ses articles où elle le ridiculise sous le sobriquet de "Cinderella Man". Gary Cooper est absolument formidable, entre lucidité et candeur enfantine, incarnant un Deeds qui est la spontanéité même : surexcité par la moindre sirène de pompier, empoignant son tuba dès qu'il a besoin de réfléchir, s'enfuyant et glissant comme un adolescent maladroit après avoir fait sa grande déclaration d'amour sous forme de poème.




Cherchant le meilleur dans chacune de ses rencontres et des lieux parcouru (la tirade sur la tombe de Grant où il est le seul à ressentir l'émerveillement et le poids de l'histoire de ce cadre) Deeds verra son allant progressivement brisé par la fausseté et la froideur que représente cette vie citadine égoïste. Cette fortune non désirée va s'avérer un poids insurmontable qui va le pousser au désespoir il saura mettre cette déception au service des autres. Capra n'a pas encore atteint la finesse de traitement de L'Homme de la rue et amène sans doute un peu grossièrement cette prise de conscience lorsqu'un fermier dans la misère vient violemment afficher sa triste réalité à Deeds. L'émotion et la vérité qu'il confère à la scène fait pourtant tout, notamment à travers le regard compatissant de Gary Cooper qui voit enfin une utilité à cette richesse : aider les plus démunis.




C'est l'extravagance de trop pour les puissants qui vont chercher à stopper cette noble entreprise. Le film est vraiment une matrice moins conceptuelle et sombre de Meet John Doe avec des êtres dont la dévotion et le désintéressement est un mystère insondable, une folie pour les nantis. On a presque une sorte d'anticipation d'anticommunisme primaire dans le rejet de l'action de Deeds (ses ennemis voyant dans son action un danger pour le pays mais contrairement au méchant faustien incarné plus tard par Edward Arnold dans L'Homme de la rue on reste ici à un degré plus terre à terre volonté d'enrichissement personnel sur le dos de Deeds). Deeds est un miroir du sentiment qui anime son environnement et face à cette fausseté et cynisme ambiant, il abandonnera la partie par un dépit le plongeant dans le mutisme lors de la cruelle scène de tribunal en conclusion. Le regard de ceux chez qui il a éveillé l'espoir et l'amour sincère qu'il a cru voir lui échapper va pourtant le réveiller.




La tirade finale de Gary Cooper (qu'il est d'ailleurs amusant de comparer dans une idée proche avec le discours solennel et grandiloquent du Rebelle (949) de King Vidor) est à l'image de ce héros espiègle, s'innocentant en confrontant chacun à ses petites tares. L'acteur fait totalement échapper le personnage à la figure d'archétype qui aurait pu le guetter, ce regard vers les autres, cet optimisme et naïveté étant ceux que tout un chacun espère éternellement conserver. Une foi contagieuse à l'image d'une Jean Arthur poignante dont les airs de calculs ne résisteront pas longtemps à l'extravagant Mr. Deeds. Capra émeut et tient en haleine jusqu'au bout avec cette œuvre chaleureuse.

Source : 
chroniqueducinephilestakhanoviste

CHRONIQUES DU CINÉPHILE STAKHANOVISTE



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L'HOMME ACTIF, par Lionel Hurtrez



Dans ce classique de la comédie américaine, duquel on ne peut sortir sans le sourire aux lèvres, Capra réussit avec finesse l’équilibre parfait entre le divertissement et le film d’actualité. Le film est rythmé et évidemment joyeux, puisque le but est de redonner le moral à une Amérique en crise. Mais au-delà de sa défense du bon sens populaire et d’une Amérique rurale traditionnelle, Capra soulève habilement la question de la différence et du regard de l’autre.

Longfellow Deeds est le joueur de tuba de l’harmonie municipale de Mandrake Falls, dans le Vermont. Il est aimé de tous, prêt à aider son prochain et vit de ses poèmes. Une des premières scènes burlesques du film intervient lorsqu’il apprend, par des avoués new-yorkais, qu’il doit hériter d’une grosse fortune et qu’il se met à jouer du tuba. Cette scène assez surprenante ancre le film dans cette incompréhension réciproque entre les New-Yorkais et Longfellow Deeds, incompréhension d’autant plus grande que Mr Deeds affirme qu’il n’a pas besoin de tout cet argent. Sa réaction – ou plutôt son absence de réaction (car il continue de jouer du tuba) – surprend le spectateur, et installe le film dans une tension, non dénuée d’un certain manichéisme, entre ce personnage extravagant et les citadins (le titre américain Mr. Deeds Goes to Town rend explicite l’importance de ce glissement de contexte). Il ne veut donc guère de son héritage et préfère le partager ou l’utiliser pour la fondation d’œuvres caritatives. Les avoués, eux, auraient préféré faire fructifier cet argent à la banque. Nous sommes en 1936, en pleine crise économique et sociale, et les spéculateurs sont clairement désignés comme responsables du désastre. Toute l’intrigue du film se noue donc dans les complots qui vont s’ourdir autour de Deeds, notamment celui de le faire passer pour fou. Le spectateur, s’identifiant aisément au personnage de Deeds, assiste à ces manigances et se réjouit des réactions naturelles, voire naïves, qui mèneront le personnage principal au centre d’un débat sur la normalité au sein même d’un tribunal où le poète idéaliste, philanthrope et amoureux de la vie est accusé de folie par les avoués cyniques et vénaux. Gary Cooper joue excellemment le rôle de ce provincial, qui doit se rendre malgré lui dans une ville dont les valeurs ne lui correspondent pas.
Longfellow Deeds, dont le nom fait référence à l’homme actif (« deed » veut dire « action », le prénom Longfellow, rappelant le nom d’un des poètes américains les plus connus), s’oppose, par son nom même, aux hommes qu’il va rencontrer : représentants de la finance et de ses dérives spéculatives et qui n’en voudront qu’à son argent. Mr Deeds agit et son action est bénéfique pour les autres, le « peuple » américain, les victimes de la crise. Il tisse, au fil du film, des liens entre les hommes : il est l’homme idéaliste et idéalisé de la réconciliation. Capra offre ainsi au spectateur un modèle archétypal auquel il peut – ou doit – s’identifier : la leçon de morale est bien claire.
C’est en partie le personnage de Babe Bennett, qui travaille pour un journal à sensation, qui sert de fil conducteur au film : d’abord ambitieuse et opportuniste, elle manipule Longfellow Deeds afin d’écrire sur lui des articles insolites, mais se laisse progressivement conquérir par le naturel de Deeds. L’amour que Deeds porte à Babe Bennett traverse le film : l’évolution de leur relation, et surtout la situation presque tragique dans laquelle se retrouve Babe Bennett, sont traitées finement par Capra. Jean Arthur donne au personnage de Babe Bennett une sensibilité convaincante, mesurée, grâce à son visage expressif et sa retenue émouvante. Loin de rester au second plan, leur relation donne au film une certaine profondeur : elle anticipe et symbolise, de manière métonymique, l’évolution de l’opinion publique au sujet de Deeds.
La séquence pendant laquelle les titres de journaux se superposent en fondus enchaînés résume et matérialise ce changement de l’opinion publique. Aussi anecdotique que cela puisse paraître, cette séquence revêt une signification d’autant plus importante qu’elle souligne la versatilité de l’opinion publique, traduite et révélée par les journaux. C’est le regard que ses contemporains portent sur Deeds qui change. Mais cela amène une question : pourquoi les autres, qui au départ le décriaient, en viennent-ils à le louer ? Capra insinue ici finement une réflexion politique, qui, par extension, atteint le domaine philosophique. En effet, comment le regard que l’on porte sur l’autre en vient-il à changer ? C’est une des questions sous-jacentes de ce film et qui nous renvoie une image qui n’est pas aussi simpliste qu’on pourrait le croire. Deeds, que son entourage stigmatise, représente cet Autre que l’on ne comprend pas car il se comporte différemment. La séquence au tribunal est particulièrement éloquente à cet égard puisqu’un renversement s’y opère : ce n’est pas Deeds mais ses accusateurs que le spectateur est amené à juger. Lorsqu’il prend enfin la parole, Deeds renvoie les autres à leurs propres étrangetés ou idiosyncrasies, sans ménagement. C’est ainsi qu’est traitée l’importance de la différence de l’autre et Capra, à travers la parole Deeds, en fait l’éloge. Ce film est à cet égard étrangement actuel.
Au-delà de la « comédie loufoque », étiquette sous laquelle la critique a tendance à situer le film, émerge la question rousseauiste (ou plutôt héritée d’Henry David Thoreau, cité par Longfellow Deeds dans le film, et de Walt Whitman pour Frank Capra) de l’opposition entre nature et culture, notamment lorsque l’on apprend que Deeds hurlait « Back to nature ! » dans les rues de New York à la fin de sa première sortie dans la ville. En effet, le film s’articule sur une tension profonde entre une Amérique rurale, nostalgique de l’ère jeffersonienne, et une Amérique urbaine, lieu de l’argent et de la corruption. Cette opposition, que l’on retrouve, dans un genre totalement différent, dans Asphalt Jungle, pose, ou plutôt rappelle, la question de ce qui fait le fondement même de l’identité américaine. Cette question a d’autant plus d’importance qu’elle intervient à un moment de crise économique et sociale et où les autorités cherchent à propager les valeurs fondamentales fédératrices. L’hommage solennel que rend Deeds au général Grant sur sa tombe rappelle au spectateur un moment clé de l’histoire américaine symbolisé par un homme, Grant, qui selon Deeds, a réussi à « réconcilier les hommes » et à « créer une nouvelle nation ».
On sort du film avec ce sourire que l’on aurait après la lecture d’un conte – ce n’est d’ailleurs pas une coïncidence si Babe Bennett appelle Mr Deeds un « Cendrillon masculin » dans son premier article – qui annonce à certains égards La vie est belle du même réalisateur, mais avec un James Stewart tout aussi excellent. Toutefois, le film ne se réduit pas à cela. Sur un rythme tendu, Capra parvient à toucher à la fois au rêve et aux préoccupations sociales du moment, dans un équilibre parfait entre L’Homme de la rue et La vie est belle. Si, dans ce film, « tout est bien qui finit bien », on y trouve néanmoins les germes d’une réflexion sur le regard de l’autre : un regard qui, s’il peut transporter quelques préjugés, n’en reste pas moins emprunt de naïveté et de philanthropie.


Source : https://www.critikat.com/actualite-cine/critique/l-extravagant-mr-deeds/

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Mr. Deeds goes to town. 1936. 

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Longfellow Deeds est un joueur de tuba, dans le fin fond du Vermont. Un jour, il va hériter de 20 millions de dollars, soit la fortune d’un oncle New Yorkais. Bien sûr, pour encaisser cette fortune, il va devoir se rendre à New York où, comme l’exige la convention sociale, il deviendra un personnage médiatique, malgré sa totale aversion pour la chose…
Cette comédie de Frank Capra, à l’humour encore une foi léger, est cependant plutôt corsée niveau critique sociale. En choisissant de le faire apparaître comme un provincial, Capra fait de son personnage principal une véritable représentation du bon sens. Acquis aux principes d’une vie simple, sans chichi, sans superficialité, Mr Deeds va devoir plonger au milieu de l’exubérante et archi-codifiée société new yorkaise, qu’elle soit mondaine ou non. De sa volonté personnelle, les gens qu’il sera amené à côtoyer à New York n’en ont strictement rien à faire. Ils tenteront de l’amener à se conformer aux normes pré-établies, même si celles-ci sont en total opposition avec sa personnalité. Pourtant Deeds ne réagira pas mal. En homme bon qu’il est, il essayera de satisfaire aux demandes qu’on lui impose. Il essayera, mais il ne se laissera cependant pas marcher sur les pieds non plus. Il est sans aucun doute rêveur, mais il est également armé d’un bon sens peu commun à New York. Pour son côté rêveur, l’exemple le plus probant est son histoire d’amour. Mené en bateau par une journaliste qui ne désire tout d’abord que récupérer des scoops le concernant, il va faire preuve d’une sensibilité amoureuse dont le tout New-York riera. Appelé Cinderella Man (L’homme-Cendrillon), il va passer pour un niais idéaliste. Pourtant, il ne va certainement pas changer sa façon d’être avec Mary (en réalité Babe Bennett, la journaliste), au sujet de laquelle il ne se doute encore de rien. Mais cependant Marie / Babe va, à force d’être amenée à le côtoyer au quotidien, réellement tomber amoureuse de lui. Tandis que la société continue de rire du bonhomme. Bref, le romantisme (au sens moderne du terme) rêveur de Mr Deeds a véritablement réussi à toucher le cœur de la pourtant très cynique Babe Bennett. Ce que la société ne comprend pas, elle qui ne sait que juger selon des « on-dit », selon des apparences. Sans connaître l’homme. Ne pouvant se résoudre à continuer à le trahir de la sorte, Babe va devoir lui avouer la vérité. Ce qui va le briser lui, et elle… Deeds va à se moment là prendre pleinement conscience de la laideur de cette société où la manipulation est reine. Du reste, cette intrigue amoureuse est très loin d’être la seule à révéler cet état de fait. On a donc, à travers le personnage de Babe, une critique pour le monde du journalisme urbain et people, perpétuellement en quête de scoops, et pour qui la personne victime de leurs actes ne compte absolument pas. Un propos encore aujourd’hui furieusement d’actualité. Et puis il y a l’argent.
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L’argent qui est au centre de tout, qui a motivé cette perte des valeurs humaines de la haute société New Yorkaise. Dès le départ, c’est l’argent qui a amené Mr Deeds à être confronter aux mondanités. C’est aussi l’argent qui a dépéché avocats et banquiers autour de Mr Deeds. Des gens qui, sous leurs bons mots, ne désirent qu’une chose : que Deeds les choisissent pour s’occuper de son capital. C’est aussi l’argent qui poussera les cousins de Deeds à réclamer leur part de l’héritage en trainant le bonhomme en justice. C’est enfin l’argent qui poussera l’association responsable de l’Opera du coin à quemander auprès de Deeds. Pour combler les pertes dont ils sont eux-mêmes responsables, ayant oublié les principes artistiques.
A tout cela, Mr Deeds répondra selon son bon sens. Il n’est pas près à se laisser manipuler pour intégrer une société dont il se fout. Il ne sera pourtant pas méchant. Mais il va imposer sa propre vision de la vie : une vie plus simple, une vie moins chichiteuse, plus réaliste et plus humaine. D’ailleurs son humanité trouvera son point culminant suite à l’intervention d’un pauvre New Yorkais dans sa propre maison qui, en désespoir de cause, agressera Deeds, lui reprochant de ne rien faire pour les désavantagés malgré sa colossale fortune. Pourtant ce pauvre New Yorkais finira par s’excuser, ce qui sans doute va provoquer une certaine prise de conscience de la situation de la « basse-société » chez Mr Deeds. Celui-ci va donc dépenser une très large part de sa fortune pour reconstruire des fermes. N’oublions pas que nous sommes en 1936 et que les effets du crack financier de 1929 sont encore là : chômage et misère…
A ce niveau là, s’en est trop pour tous les nantis de la haute-société new yorkaise : ils vont attaquer Deeds en justice pour folie, avancant que compte tenu de sa folie, Deeds ne peut gérer sa fortune. Ce procès qui suivra sera un summum de la filmographie d’un Capra qui a décidément un sens génial du dénouement, et je vous en laisse la surprise…
Bref Capra livre un grand film, autant comique que social. Son personnage de Mr Deeds, un homme bon, hors de toute contrainte sociale, est un homme vrai, avec sa propre personnalité, qu’il n’est pas près à abandonner. Il fait office de rêveur dans ce monde d’apparat, mais pourtant, cela ne l’empêche pas de réussir. Ce qui m’amène à faire la comparaison avec le Edward Bloom de Big Fish, que je trouve particulièrement similaire à Mr Deeds. Un rêveur à succès, ayant refusé de se livrer corps et âme à la société mondaine. Mais qui pourtant ne désire pas s’en séparer totalement, mû qu’il est par sa foi en l’homme.
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Ecrit par Loïc Blavier



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Fort du succès de ses précédents films et de ses cinq Oscars pour New York - Miami (une première dans l'histoire de l'Académie), Frank Capra peut enfin imposer à Harry Cohn de faire figurer son nom au dessus de l'affiche, car pour lui un film ne peut qu'être que la création d'un seul homme : le réalisateur. La Columbia, petite société qui doit son succès à ceux de Capra, devient ainsi l'un des rares studios de Hollywood à accepter l'idée d'auteur. Profitant de cette situation privilégiée, Capra compte dès à présent bâtir une œuvre à la gloire du peuple, ne plus parler que de "celui qui balaie", de l'homme de la rue, l'humble, l'humilié, laissant à d'autres le soin de raconter la grande histoire. C'est ainsi que naît Longfellow Deeds (impérial Gary Cooper, qui parfait encore un style mis en place dans Sérénade à trois de Lubitsch), jeune homme qui hérite à sa grande surprise de vingt millions de dollars. A l'instigation d'un homme de loi véreux en charge de l'héritage, il se voit contraint de quitter sa petite bourgade de Mandrake Falls pour se rendre à New York gérer ses affaires. Il joue un temps le jeu de la haute société mais surprend son monde par son manque d'ambition et son absence totale d'intérêt pour l'argent. Il se satisfait de peu : jouer du tuba et faire des vers suffisent largement à son bonheur. Il se met à distribuer sa fortune aux nécessiteux, et ses gestes de bonté passent pour de la folie aux yeux de tous. Autour de lui, les charognards guettent, bien décidés à briser ce doux rêveur et à faire main basse sur le trésor. Deeds découvre ainsi l'envers du décor, une découverte d'autant plus douloureuse que même la femme dont il tombe amoureux le manipule en écrivant, pour asseoir sa réputation de journaliste, des articles cyniques sur "l'homme cendrillon".
 
Le travail de Robert Riskind se révèle sur ce film plus laborieux que dans ses précédentes collaborations avec Capra, L’Extravagant M. Deeds étant par moment un peu trop attendu, ses effets trop systématiques. Il n'empêche, on fonctionne, on se prend à être derrière Deeds dans sa croisade contre l'argent-roi et son combat pour la solidarité et la fraternité. C'est que Capra, comme Riskind, croit sincèrement dans cette capacité de l'homme à dépasser son irrépressible besoin de puissance et de gloire pour faire le bien autour de lui. Les intellectuels, les puissants, les journalistes... tous croient que Deeds est fou. Tous, sauf les auteurs de ce film. Pour combattre le cynisme des puissants, Deeds n'est armé que de son humour, sa simplicité et son idéalisme, mais ces armes lui suffisent pour triompher. L'Extravagant Mr. Deeds est une réponse aux attaques contre la politique de Franklin D. Roosevelt en faveur des défavorisés, des victimes de la crise de 1929. Riskind est un grand admirateur de Roosevelt et un fervent défenseur du New Deal. Capra, s'il est lui républicain et donc plutôt hostile à Roosevelt (même si l'homme le fascine assez), accompagne contre vents et marées son scénariste dans sa croisade, le New Deal incarnant une vision de la société à laquelle il croit profondément. Fantastique comédie, le film vire dans le drame lorsque l'on découvre un pauvre paysan ruiné par les malversations de Cedar, l'homme de loi de Deeds. On retrouve ici l'aspect presque documentaire du cinéma de Capra, sa volonté d'être en prise avec son temps et de raconter en direct la grande dépression et son cortège de laissés-pour-compte. Une peinture sombre et amère que Capra vient compenser par la possibilité d'une prise de conscience, par la rédemption et le rachat de ceux qui se sont fourvoyés sur la route de la richesse et du pouvoir. Si les happy-end de Capra semblent forcés et improbables c'est qu'ils représentent le seul espoir dans un océan de désespoir, qu'ils viennent récompenser au dernier moment la pureté des Longfellow Deeds, John Doe ou Jefferson Smith.
 
Les fables de Capra entrent en profonde résonance avec le public car elles lui rappellent les idéaux qui ont fondé l'Amérique, car elles touchent à quelque chose d'universel. Le réalisateur devient ainsi une figure aussi emblématique dans l'inconscient collectif que le sont ses personnages comme l'écrit Ford à son propos : « Un grand homme et un grand Américain, une inspiration pour ceux qui croient dans le rêve Américain. » Capra n'a jamais rien fait d'autre que de parler de l'Americana, filmant toujours son époque, son pays, ne se projetant que rarement dans un ailleurs. Il est porté par une vision populaire, "démocratique", du cinéma, par la croyance que celui-ci peut toucher le plus grand nombre, divertir tout en apportant une conscience politique, sociale, humaniste. Capra a ainsi incarné les valeurs fondatrices de son pays tout en montrant les revers du rêve américain et du capitalisme. Il est parvenu à imbriquer dans un même élan un regard très critique sur l'homme et à en chanter les louanges. Rares finalement sont les films à être à la fois aussi durs dans leur portrait de la société et aussi positifs dans leur vision de l'homme. Ainsi, les happy end qui viennent donner du baume au cœur des spectateurs ne gomment jamais tout à fait le sentiment de malaise que distillent aussi ses films. Frank Capra obtient avec ce film son deuxième Oscar pour la mise en scène (il en remportera un troisième pour Vous ne l'emporterez pas avec vous). Récompense hautement méritée tant la réussite du film tient dans la perfection du style et dans l'admirable connaissance technique de Capra. L'Extravagant Mr. Deeds dépasse ainsi allègrement les quelques facilités de son scénario pour s'imposer comme l'une des grandes réussites du cinéaste.
 


Par Olivier Bitoun  

L'Extravagant Mr. Deeds


Cela n’est pas accessible à tout le monde. Car tout le monde n’en ressent pas l’appel : vivre avec l’appel des profondeurs, vivre en sachant que notre vie est autre chose que ce que nous en avons appris par les livres et notre éducation, ce n’est pas proposé à tout le monde.
Mais pour celles et ceux qui se sentent touchés par la beauté et la poésie du monde, alors là il y a une possibilité. Là, c’est d’un seul coup accessible. C’est plus qu’accessible. Cela devient une nécessité. Un appel. Que chacun va suivre à son rythme, avec ses moyens. C’est comme une soif qui ne peut être étanchée que par l’expérience.
La nature est un livre, un grand livre, mais ce n’est pas tout le monde qui a la grille de lecture, qui sait lire. Peut être que nous sommes des analphabètes de la nature…Peut être.
Depuis des années, je ne peux que constater que de plus en plus de personnes vont vers la nature avec cette soif. Cette envie de sensibilité et de poésie. Nous y sommes. Le monde n’a pas le choix. Nous ne pouvons pas sauver la nature sans faire l’expérience intime  de cette nature. En ouvrant notre cœur. Je pense que c’est une expérience d’amour. Qui peut sauver non seulement la nature, mais chacun d’entre nous.
Les anciens parlaient de géomancie. En lisant les signes de la nature, il est possible de lire ce qui se passe à des distances très éloignées. Je connais des personnes qui interprètent les signes d’un lever ou d’un coucher de soleil, d’un vent, d’un vol d’oiseau. Ils arrivent à lire dans la nature ce qui va se manifester dans le monde. Je connais une personne qui fait cela. C’est extraordinaire. Un vrai magicien. Ça, c’est rare et peu accessible.



Mais revenir à l’amour, la paix ou la joie avec l’aide et l’accompagnement de la nature, c’est accessible à chacun.
C’est accessible.
Fermez les yeux.
Ressentez comme cela résonne en vous.
Ne regrettez rien. Ce goût d’inaccessible pour l’instant est la soif. La soif qui monte. Expérimentez. Et plus que cela, déployez.
Déployez le fruit de votre expérience avec la nature.
Si vous cueillez, partagez avec joie le fruit de vos cueillettes.
Si vous écrivez, déployez.
Si vous éprouvez de la paix, déployez…
Laissez ces flux vous traverser.
Faites des offrandes aux arbres.
Dites leur que vous les aimez.
Serrez-les contre vous… et sentez les frissonner.
Osez l’impensable. Osez rencontrer la nature. Osez la rencontre.
Et gardez bien en vous cette conviction. Quoique l’on vous dise, ce que vous aurez expérimenté est juste. Ne demandez pas à un monde fou de valider vos expériences et compréhensions. Ne vous laissez pas désenchanter. Au contraire, enchantez le monde. Offrez votre chant au monde, ça lui redonne des couleurs.



Osez la confiance et l’abandon.
Il ne s’agit pas de vous.
Il s’agit de vous mettre au service de la vie, dans ce qu’elle a de lumineux et de simple.
Osez embrasser un arbre.
Osez lui parler.
Osez l’écouter.
Puis déployez.
Déployez.
Concrètement.

 Stéphane

L'appel


La véritable Economie ne va jamais à l’encontre des principes éthiques les plus élevés, de même que l'éthique véritable, pour mériter son nom, doit être en même temps de la bonne Economie... L'Economie véritable défend la justice sociale; elle promeut le bien de tous à parts égales, en incluant les plus faibles; et elle est indispensable pour une vie décente 
- M. K. Gandhi, 'Harijan' du 9 octobre 1937.

La tâche critique à laquelle est confronté celui qui étudie l'économie gandhienne est de définir comment M. K. Gandhi comprenait l'Economie, comme distincte du courant économique traditionnel d’Adam Smith. Même s'il est vrai que Gandhi n'était pas un économiste professionnel, son économie est riche d'une compréhension de la dynamique des processus économiques, et intellectuellement stimulante par sa production d'alternatives créatrices.

Pour Gandhi, les activités économiques ne peuvent pas être séparées des autres activités. L'économie fait partie d'un mode de vie qui est fondé sur des valeurs collectives. Les activités économiques ne peuvent pas être abstraites de la vie humaine. Gandhi voulait garantir la justice distributive en s’assurant que la production et la répartition ne soient pas séparées.

L'Indépendance économique (Swaraj)

Un des principes de base de Gandhi est que "La terre fournit suffisamment pour satisfaire les besoins de tous les hommes, mais pas la cupidité de chaque homme". Tandis que la pensée dominante en Economie rend l'homme ordinaire totalement démuni en matière de production et de répartition des ressources, Gandhi proposait une vision alternative à travers le système du swaraj. Le Swaraj est nécessaire pour libérer les économies les plus faibles de la position dominante du capitalisme néo-libéral. Il y a la nécessité d’un nouveau cadre conceptuel dans lequel chaque pays atteint le swaraj économique. Selon Gandhi, chaque pays devrait compter sur ses propres forces.

Les composants du swaraj reposent sur deux variables indépendantes, la psychologie et l'éthique. Etant donné la rareté des ressources, la production ne peut pas s'accroître indéfiniment. La psychologie de l'abondance est un phénomène irrationnel. Les principes fondamentaux de l'activité économique sont basés sur les besoins et non sur l'abondance. L'abondance génère l’inégalité car elle est fondée sur des distorsions. La cupidité provient du désir de d’obtenir l’abondance. Ici, la psychologie peut jouer un rôle crucial. Les valeurs qui conditionnent l'esprit peuvent changer les comportements humains. Le but du swaraj fournit des limites aux besoins humains.

Quels sont les ingrédients de l'indépendance économique ou swaraj? D'abord, Gandhi accordait une importance adéquate au secteur traditionnel. La plus haute importance est donnée à l'agriculture et aux industries agro-centrées. L'équilibre entre les secteurs primaire, secondaire et tertiaire devrait être habilement maintenu, sur la base des ressources humaines disponibles. Deuxièmement, les villages doivent avoir plus d'importance que les cités. Gandhi observait: "Vous ne pouvez pas construire la non-violence sur une civilisation des usines, mais elle peut être construite sur des villages qui s'auto-limitent... Vous devez donc avoir une mentalité rurale, et pour l'avoir, vous devez avoir la foi dans le métier à tisser."

L’efficience du swaraj économique peut être testée par l’application des sept critères suivants:

• Elimination de la pauvreté et minimisation de la richesse.
• Auto-suffisance de chaque unité dans les besoins de base.
• Identification des besoins humains de base et de leur satisfaction.
• Economie agro-centrée comme base de création d’une économie durable.
• Production fondée sur les besoins autant que possible par des petites unités.
• Contrôle des distorsions à travers l'éducation de base et la formation technique.
• Limitation de la concentration du pouvoir économique.


L'Economie Familiale (Swadeshi).

Le Mahatma Gandhi était un champion du Swadeshi ou économie familiale. Le monde hors de l’Inde connait les campagnes de Gandhi pour mettre fin au colonialisme britannique, mais ce n'était là qu'une petite part de son combat. La plus grande partie de sa tâche fut de rénover la vitalité indienne et de régénérer sa culture.

Pour Gandhi, l'esprit et l'âme de l'Inde reposaient dans ses communautés villageoises. Il disait: "L'Inde véritable se trouve non pas dans ses quelques cités mais dans ses sept cent mille villages. Si les villages périssent, l'Inde périra aussi."
Suivant le principe du Swadeshi, tout ce qui est fabriqué ou produit dans le village doit être utilisé, d'abord et avant tout, par les membres du village. Le commerce entre les villages, et entre les villages et les villes devrait rester minimal. Les biens et les services qui ne peuvent pas être produits à l'intérieur de la communauté, peuvent être achetés à l'extérieur.

Le swadeshi évite la dépendance économique à l'égard des forces de marchés extérieurs qui pourraient rendre la communauté villageoise vulnérable. Il évite aussi les transports inutiles, malsains, gaspilleurs et destructeurs de l'environnement. Le village doit construire une base économique forte pour satisfaire la majeure partie de ses besoins et tous les membres de la communauté villageoise devraient accorder la priorité aux biens et services locaux.

La théorie économique principale croit en des modes de production centralisés, industrialisés et mécaniques, tandis que Gandhi envisage un mode de production décentralisé, domestique, artisanal. La production de masse oblige la population à quitter ses villages, ses terres, ses métiers et ses maisons pour travailler dans des usines. A la place d’êtres humains dignes, de membres de communautés villageoises qui se respectent, les villageois deviennent de simples rouages d’une machine. Dans le swadeshi, la machine serait subordonnée au travailleur.

Dans les pays pratiquant le swadeshi, l'économie aurait sa place mais ne dominerait pas la société. L'économie et la politique ne devraient pas s’intéresser simplement aux choses matérielles, mais devraient être les moyens de réalisation de fins culturelles, spirituelles et religieuses. En fait, l'économie ne devrait pas être séparée des fondations spirituelles profondes de la vie. Cela se réalise au mieux, selon Gandhi, quand chaque individu est partie intégrale de la communauté; quand la production des biens se fait à petite échelle; quand l’économie est locale ; quand la préférence est donnée à l’artisanat local. Ces conditions sont propices à une forme de société communautaire, écologique, spirituelle et holistique. Selon Gandhi, les valeurs spirituelles ne doivent pas être séparées de la politique, de l’économie, l’agriculture, l’éducation et des autres activités de la vie de tous les jours. Dans ce projet intégral, il n’y a pas de conflit entre le spirituel et le matériel.

Pour Gandhi, une civilisation machiniste n'était pas une civilisation. Une société dans laquelle les travailleurs devaient travailler à la chaîne, dans laquelle les animaux étaient traités avec cruauté dans des fermes-usines et dans laquelle l'activité économique mènerait nécessairement à la dévastation écologique, ne pouvait pas être considérée comme une civilisation. Ses citoyens finiraient seulement comme des névrosés, le monde naturel serait inévitablement transformé en désert, et ses cités en jungles de béton. En d'autres mots, la société industrielle globale, en opposition à une société constituée de communautés largement autonomes et attachées au principe du swadeshi, n'est pas durable. Le Swadeshi pour Gandhi, était un principe sacré, aussi sacré que les principes de vérité et de non- violence.

Trusteeship (littéralement Tutelle).

Les efforts de Gandhi en vue de "spiritualiser l'économie" sont reflétés dans son concept du Trusteeship. Il a été fondé sur le premier verset (sloka) du texte sacré hindou Isopanishad, selon lequel il nous est demandé de tout consacer à Dieu, et de l’utiliser seulement en fonction des besoins. En d'autres mots, tout doit être d'abord rendu à Dieu, et, à partir de là, on peut utiliser seulement ce qui est nécessaire pour servir la création de Dieu, en fonction de ses besoins stricts. L’esprit de ce concept est celui du détachement et du service.

L'idée gandhienne du Trusteeship émerge de sa foi dans la loi de non-possession. Elle se fondait sur sa croyance religieuse que toute chose appartenait à Dieu et venait de Dieu. Tous les bienfaits de l'univers étaient donc destinés à Son peuple, dans son entièreté, et non pour un individu particulier. Quand un individu obtenait plus que sa portion respective, il devenait un tuteur (trustee) de cette portion [ il en avait l’administration] en faveur du peuple de Dieu. Si ce principe pouvait être imprégné dans le peuple en général, le Trusteeship deviendrait une institution légalisée. Gandhi souhaitait qu'elle devienne un don de l'Inde au reste du monde.

A la base, Gandhi proposait ce concept comme une réponse aux inégalités économiques de revenus et de patrimoine, une sorte de solution non-violente pour résoudre tous les conflits économiques et sociaux qui prévalaient dans le monde. De sorte que c'est la dignité de l'homme, et non sa prospérité matérielle, qui est le centre de la pensée économique de Gandhi. L'économie gandhienne vise à la répartition de la prospérité matérielle, en vue uniquement de garantir la dignité humaine. Elle est ainsi dominée par les valeurs morales, davantage que par les idées économiques. Suivant Gandhi, le concept de Trusteeship est le seul fondement sur lequel il est possible de construire une combinaison idéale de l'économie et de la morale. Concrètement, la formule de Trusteeship s'énonce ainsi :

• Le concept de Trusteeship fournit un moyen pour transformer l'ordre capitaliste présent en un ordre égalitaire.
• Il ne reconnaît aucun droit de propriété privée, à l'exception de ceux qui seraient autorisés par la société pour son bien-être.
• Il n'exclut pas la législation de la propriété et de l'usage des richesses.
• Dans un système de Trusteeship régulé par l'Etat, un individu n'est pas libre de détenir et d'utiliser sa richesse pour sa satisfaction égoïste, en ignorant les intérêts de la société.
• Comme dans le cas d'un salaire minimum pour une vie décente, une limite devrait être établie concernant le revenu maximum qui serait autorisé pour une personne dans la société. La différence entre un tel revenu maximum et minimum devrait être raisonnable et équitable et variable dans le temps, de manière telle que la tendance serait de supprimer cette différence.
• Sous un tel ordre économique, le contenu de la production serait déterminé par la nécessité sociale et non pas par la cupidité personnelle.

A mesure que l'homme avance de la sphère étroite de la satisfaction personnelle vers le concept plus noble du bien- être de tous, il s’approche de la réalisation de soi. Toute cette idée de posséder la richesse uniquement pour l'empêcher d'être mal utilisée et pour la partager équitablement, vise à protéger la dignité humaine. Si elle est possédée pour tout autre objectif, cela devient moralement critiquable. Gandhi charge de cette obligation morale les trustees [les administrateurs de richesses], car il est totalement conscient des maux du capitalisme qui élargit le fossé entre les riches et les pauvres.

Le concept gandhien de Trusteeship diverge aussi, profondément, de la philosophie économique du marxisme. Si celui-ci est l'enfant de la révolution industrielle, la théorie de Gandhi ne peut être comprise que dans le contexte de certaines valeurs spirituelles de base de la tradition indienne. Le socialisme marxien vise à la destruction de la classe appelée capitaliste, tandis que l'approche gandhienne n'est pas de détruire l'institution, mais de la réformer. Le socialisme de Gandhi étant éthique, s'avère différent du socialisme marxien. L'homme, selon Gandhi, est d'abord un être éthique et un être social en second.

La différence la plus significative entre le socialisme de Marx et celui de Gandhi réside dans la méthode qu'ils recommandent pour l'atteindre. Tandis que le socialisme marxien insiste sur la violence, le socialisme de gandhien vise à un changement du coeur de la part des riches. Il n'y a pas de place pour la violence, mais seulement pour la confiance. L'homme ordinaire a confiance dans son trustee [administrateur] et ce dernier joue un rôle de tuteur. Bien que cette forme de socialisme soit difficile à réaliser, Gandhi s'en faisait l'avocat car il croyait dans la force de la bonté de l'homme et dans la valeur de la moralité. Tous les autres "-ismes" abordent superficiellement le problème, tandis que le principe de Trusteeship l'aborde à la racine. Ce qui ne doit pas être oublié c’est qu’au coeur de ce concept réside la nécessité de protéger la dignité humaine.

Economie et Société - La Perspective de Gandhi (Economy and Society - The Gandhian Perspective) Jeevan Kumar, Bangalore, India, Traduction : Robert Frouville

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