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Le génie propre

Tous les hommes ont du génie s’ils sont capables de découvrir leur génie propre. Mais là est le difficile : car nous ne faisons guère que jalouser autrui, l’imiter et chercher à le dépasser, au lieu d’exploiter notre propre fonds. Et l’on ne peut point méconnaître que, chaque fois que nous sommes fidèle à nous-même, nous éprouvons une ardeur lucide qui passe tous les autres plaisirs, leur ôte toute leur saveur et les rend désormais inutiles.
Mais comment découvrir ce génie personnel qui nous fuit quand nous le cherchons, dont ne peuvent que douter la plupart des êtres quand ils voient leur vie s’écouler dans la misère, l’ennui ou les divertissements, qui traverse parfois d’un éclair d’espérance la conscience la plus médiocre, mais s’évanouit dès qu’elle cherche à s’en emparer, que nos occupations les plus constantes contredisent et refoulent et qui n’est jamais ni une idée que l’on puisse définir, ni un élan intérieur que l’on puisse conduire ?
La seule pensée de notre génie propre ébranle toujours notre amour-propre ; elle lui donne une sorte d’anxiété et déjà la satisfaction la plus forte et la plus subtile. Mais pourtant, notre génie est à l’opposé de notre amour -propre, qui est une préoccupation de nous-même, qui met l’opinion au-dessus de la réalité, qui, au lieu de seconder notre génie, lui fait obstacle et l’empêche de s’exercer. Or le génie se montre au moment où, renonçant tout à coup à tous les mouvements de l’amour-propre qui ne cessent de nous troubler et de nous divertir, nous avons accès dans un monde spirituel dont la découverte est l’effet du désintéressement pur, qui nous donne ce que nous ne saurions pas nous donner à nous-même, et dont nous devenons le témoin et l’interprète, loin de le faire servir à nos propres fins.
C’est donc l’abandon de tout amour -propre qui nous révèle notre véritable génie. Mais dès qu’il se relâche, l’amour -propre se redresse et s’attribue comme autant de victoires les défaites même que le génie lui a fait subir.
Il semble que la conscience nous a été donnée moins encore pour choisir ce que nous voulons être que pour découvrir ce que nous sommes. Nous ne sommes véritablement libre que quand la révélation nous a été donnée de notre propre nécessité. Jusque-là, nous nous croyons libre : mais nous sommes le jouet de nos caprices ; nous ne faisons qu’errer à l’aventure d’essai en essai, d’échec en échec, toujours insatisfait et extérieur à nous-même.
Dira-t-on qu’il n’y a pas de pire esclavage que d’être ainsi enfermé dans sa propre essence ? Mais le moi qui s’en plaint prouve assez qu’il ne l’a point trouvée. Cependant l’admirable, c’est qu’il dépend de nous de la trouver, de l’approfondir et de lui être fidèle ; faute de quoi elle n’est rien, comme une puissance qui resterait sans emploi. En un sens, on peut dire que le propre de la folie, c’est de vouloir échapper à sa propre loi, c’est de ne point projeter assez de lumière, ni assez d’amour, sur cet être que nous portons en nous et qu’il dépend de nous non pas de connaître, mais d’accomplir.

LOUIS LAVELLE — L’erreur de Narcisse


Référence citée  sur la Tessiture du Vent  d'Abalem 

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