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Notre conviction est que, dans cette révolution conceptuelle, les intellectuels américains ont joué un rôle important. (Nous utilisons ici l’adjectif « américain » dans le sens qu’il revêtait à l’époque, c’est-à-dire pour désigner les peuples autochtones d’Amérique. Le mot «intellectuel», lui, fait référence à toute personne versée dans le débat d’idées.) 

Si surprenant que ce soit, cette assertion passe quasiment pour une hérésie aujourd’hui au sein du courant dominant de l’histoire intellectuelle. Pourtant, nul ne peut nier que quantité d’Européens ayant séjourné aux Amériques (explorateurs, missionnaires, marchands, colons ou autres) ont passé de longues années à apprendre des langues amérindiennes, perfectionnant leur usage en conversant avec des locuteurs indigènes. 

De la même manière, de nombreux Amérindiens se sont donné la peine d’apprendre l’espagnol, l’anglais, le néerlandais ou le français. Or chacun sait que l’étude d’une langue totalement différente de la sienne implique de se familiariser avec de nombreux concepts étrangers, ce qui requiert un gros effort d’imagination. D’autre part, pour les missionnaires chrétiens, la conduite de longs débats philosophiques faisait partie des obligations professionnelles. Beaucoup d’autres, Amérindiens comme Européens, engageaient des discussions par simple curiosité ou pour des raisons pratiques immédiates, parce qu’ils avaient besoin de savoir ce que pensait leur interlocuteur. 

Enfin, c’est un fait incontesté que les carnets de voyage et les témoignages de missionnaires – qui contenaient souvent des résumés, voire des extraits, de tels échanges – formaient un genre littéraire extrêmement apprécié des classes instruites européennes. Au xviiie siècle, vous aviez toutes les chances de trouver sur les étagères d’une famille bourgeoise d’Amsterdam ou de Grenoble un exemplaire des Relations des jésuites (ou, pour citer le titre en intégralité, Relations des jésuites contenant ce qui s’est passé de plus remarquable dans les missions des pères de la Compagnie de Jésus dans la Nouvelle-France, ainsi que l’on appelait alors les colonies françaises d’Amérique du Nord), de même probablement qu’un ou deux récits d’expéditions à l’autre bout du monde. Ces livres avaient du succès justement parce qu’on y lisait des idées nouvelles et surprenantes. 

Tout cela est parfaitement connu des historiens. Néanmoins, l’immense majorité d’entre eux continuent de soutenir qu’il ne faut pas prendre au pied de la lettre les affirmations d’écrivains européens de ce temps admettant sans détour avoir emprunté des théories, des concepts ou des arguments aux penseurs indigènes. Ce serait un malentendu, voire une pure invention, ou peut-être, au mieux, une naïve tendance à projeter sur ces peuples des idées européennes préexistantes. 

Quant aux intellectuels américains qui apparaissent dans leurs écrits, ils incarneraient simplement l’archétype occidental du «bon sauvage» qui avait cours à l’époque, à moins qu’ils ne soient des pantins utilisés par l’auteur comme alibi pour pouvoir avancer des idées subversives qui, sans cela, lui auraient probablement valu quelques ennuis (le déisme, le matérialisme rationnel ou des conceptions non conventionnelles du mariage, par exemple). Si dans un texte européen vous rencontrez une démonstration attribuée à un «sauvage» qui vous rappelle ne serait-ce que vaguement Cicéron ou Érasme, cela ne fait pas un pli: c’est que la conversation en question n’a probablement jamais eu lieu. En effet, aucun «sauvage» ne pourrait s’exprimer ainsi. 

Ce réflexe intellectuel a au moins un mérite, très commode: il épargne aux étudiants en littérature occidentale – pour qui Cicéron et Érasme n’ont aucun secret – l’effort d’essayer de comprendre ce que les peuples indigènes pensaient du monde, et surtout des Européens. En ce qui nous concerne, nous entendons prendre le problème par l’autre bout. Pour ce faire, nous allons examiner quelques-uns des plus anciens témoignages de missionnaires chrétiens et récits de voyage en Nouvelle-France (plus particulièrement dans la région des Grands Lacs), c’est-à-dire justement ceux que Rousseau connaissait le mieux. 

Ils nous donneront un aperçu de ce que les peuples indigènes pensaient vraiment de la société française et nous permettront de comprendre en quoi ces échanges ont modifié leur perspective sur la leur. 

Nous montrerons comment ils ont développé une critique implacable des institutions de leurs envahisseurs, d’abord centrée sur la façon dont elles malmenaient la liberté, puis, après qu’ils eurent acquis une meilleure connaissance de la civilisation européenne, sur l’idée d’égalité. 

Si les récits de missionnaires et la littérature de voyage étaient si populaires en Europe, c’est précisément parce qu’ils exposaient leurs lecteurs à ce type de critique, leur ouvrant de nouveaux horizons de transformation sociale. 

Ces textes le prouvaient: il existait de par le monde des sociétés qui fonctionnaient d’une tout autre manière. Cela voulait bien dire que les arrangements sociaux européens n’étaient pas les seuls possible. 

Enfin, nous suggérerons que si tant de grands penseurs des Lumières juraient s’être inspirés des Amérindiens pour élaborer leurs idéaux de liberté individuelle et d’égalité politique, ils avaient une excellente raison: c’était vrai.



Au commencement était

Une nouvelle histoire de l'humanité

David Graeber - David Wengrow

Crédit image : tribalspiritsart

Au commencement était...



Sur les chemins, à travers les champs, dans les rues sillonnant les villes, elle flane, elle danse, elle s'enflamme.
Elle, céleste et terrienne,  du ciel, de la plaine, réchauffe les sables des déserts et les pierres des cathédrales.




Claire au printemps, pure en hiver, elle est le rêve sans fin, l'espoir, la foi.
Sa couleur chaude inonde la route entre la cité de la joie et le village-monde.





Elle est la force vitale à travers les blés et dans le miel des abeilles.
Elle est l'onde d'or à travers les fôrets et au pied des tournesols.



Elle est des astres, des étoiles, lumière entre le jour et la nuit,
elle chante la paix, le bonheur et l'amour infini.



"Nouvelles. De la Terre, de la Lune et des Étoiles."




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Or


La plaine sous la neige est l'havre parfait. Toute la paix de l'univers règne dans cet instant, l'espace d'un moment.

Le soleil est présent. Le froid s'adoucit et laisse vivre les terres, les rivières et les mers. Toute la douceur du monde passe, se renouvelle malgré le temps, l'espace des saisons.

Les étoiles, le cosmos,  nos rêves sont écrits dans leurs danses, leurs récits, comme notre mémoire dans l'espace d'une vie.

L'air se fait pur. Les jours peuvent être légers et les nuits sereines. L'amour, la lumière, nos cœurs battants appartiennent à la Terre, emportant nos vies dans son voyage, dans l'espace et son éternité.

La grâce, la beauté. L'espace ici, l'espace ailleurs, l'âme cherche et trouve son sens, la vie son souffle.



Nouvelles. De la Terre, de la Lune et des Étoiles



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Espace


Le soleil n’est pas le seul à réussir ses mirages. Le brouillard s’affirme non moins bon magicien, qui métamorphose en novembre anglais un juillet suisse.

Ainsi, le grand sanatorium, maître de la tempête géologique, en parfait équilibre au sommet d’une vague rocheuse, ce bâtiment, dont les balcons gréés de stores et l’impeccable majesté fraîche repeinte, déjà, par plein beau temps, incarnaient, de la caravelle au transatlantique, l’idée générale de navire, a su profiter de cette brume pour devenir plus et mieux que symbole et entreprendre un voyage parmi les énigmes, non de montagne, mais de mer du Nord.

Ainsi se perd jusqu’à la notion de continent.

Nul n’ose plus imaginer, en frontières au désert liquide, ces plages, qui seules apaisent les pieds de l’inquiétude.

La prison de vapeur polaire, le bagne d’opaque ennui, qui donc tenterait d’en escalader les murailles ?

Pas un optimisme n’est assez vigoureux pour espérer une île même encerclée de Gulf-Stream négatif et frissonnante à l’invasion glacée des harengs.

Le froid est toujours poisson.

Poisson paradoxal, sans doute, si la saison se prétend été, si les lames qui le balancent atteignent une altitude à vertu médicinale, mais poisson quand même et bien que bâtard avec une méduse pour lui servir de mère et justifier sa répugnante viscosité.

Dame, tout le monde ne peut être doué d’une franchise septentrionale, tel janvier, fils de nacre baltique.

Or, quoique de naissance illégitime, l’arlequin d’écailles ne peut manquer avoir un père.

— Inconnu, dirait l’état civil.

Et pourtant, celui qui, sans bras, ni jambes, ni ailes, ni nageoires, ni dents, ni ongles, mord, écorche, dans sa marche invisible, les plaines, mieux durcies par les siècles, que, par la course, les plantes quasi minérales, à force d’être nues, des pieds africains, celui qui, parti du niveau de la mer, avec une grâce agile de mercure au long d’un thermomètre, grimpe jusqu’au plus haut des hauts terrestres et le bat comme plâtre, oui le plâtre des lèpres banlieusardes, celui qui a châtié, dans son corps, l’univers et a marqué son front en forme de globe satisfait, l’insaisissable et souverain, peu subtils employés de mairie, vous auriez bien pu deviner son nom, le plus beau des noms, puisqu’il s’appelle Vent.

Sans doute, gnomes rédacteurs de registres, trouvez-vous quelque extravagance à cette filiation, et parce que, depuis des années vous travaillez au catalogue des personnes, volontiers, vous vous récrieriez.

Minute, ouvrez votre dictionnaire et constatez que le très honnête petit Larousse, lui-même, avoue que Jupiter pour séduire Léda, femme de Tyndare, prit la forme d’un cygne.

Et d’abord, jugez combien illusoires, dès la plus haute antiquité, se révélèrent les institutions confiées à votre garde, puis cherchez les mots (que vous ne trouverez pas) dignes de stigmatiser la créature si perverse que le dieu des dieux choisit, dans son vestiaire olympien, les apparences d’un bel oiseau, le jour qu’il voulut devenir son amant.

Sous les blanches ailes, la dame se pâma tant et si bien que, neuf mois plus tard, naissaient Castor et Pollux, qui devaient, bien des millénaires avant les Dolly Sisters et autres conjonctions du music-hall, se jumeler en étoiles, au sens sinon américain, du moins céleste, sous le pseudonyme de Gémeaux.

Or donc, si un cygne a procréé des astres, pourquoi, dès lors, le froid ne serait-il pas fils du Vent ?


Le Vent, lui, n’a pas de père,
Car au commencement était le Vent,
Le Vent et non le Verbe.



Trois filles de pasteur ont elles-mêmes corrigé le mensonge biblique.

À la toute neuve vérité elles ont soumis leurs existences.

Non sans courage, puisqu’elles vécurent à la plus conservatrice des ères, je veux dire dans la première moitié du XIXe siècle.

Le prêchi-prêcheur qui servit de père à cette trinité d’amazones, certes, n’avait pas dû prévoir sous le signe de quelle tempétueuse fatalité il mettait sa future descendance, lorsque tout jeune homme il avait idolâtré des éléments, converti le patronyme de Brontë, parce que, remarquent les biographes psychologues et hellénistes de cette gent orgueilleuse, le mot grec βροντή signifie tonnerre.

Le calembour triomphera du propos évangélique, et, réduites à la transparence, les plus orthodoxes pratiques religieuses de l’église d’Angleterre ne prévaudront point contre les forces naturelles. Qu’elles aient soif d’absolu, au sommet de leur impitoyable Yorkshire, celles dont la peau a, par les myriades de ses petites boucles, constaté que la seule pluie désaltère le tourment du front, l’impatience des mains, comment voudraient-elles encore d’une religion à l’eau bouillie ?

Elles ont besoin d’adorer, mais leur vrai culte elles le vouent à la plus haute voix de la terre, qui n’a pas hurlé en vain, de toute sa sauvagerie, autour de leur maison.

S’ouvre la porte du presbytère, et dès le seuil, l’ouragan a raison de la bure qui déguise en puritaines ces Vellédas. Le vent ne se contente pas de marquer ces chairs vierges. Il pénètre les secrets de leurs rêves. À nulle créature ne se dédie, pour s’y confirmer, leur ardeur. Le délire est plus fort, de s’amplifier, libre de tout objet humain. Dans la fumée du ciel et de leurs yeux gronde un amour sans visage et sans corps. Crevé d’une indigestion de pralines, le bébé rococo avec des ailes touche-à-tout et un nombril grivois, dégonflé le sale gamin bouffi, désarmé l’archer de deuxième classe, l’amour ne trouve plus son symbole dans la chair des facilités roses et blondes. Hôte invisible, coureur dont nulle ombre n’alourdit les foulées, plus léger qu’un reflet, plus pur que le givre, s’il daigne prendre forme, il sera buisson de flammes glacées, fils du vent, comme les trois sœurs, ses sœurs, il sera prisme de tous les froids, bouquet de poissons cruels, petits couteaux devenus grands et qui frétillent à même les cœurs fraternels, les cœurs tout puissants qui leur ont prêté vie. Parce que leurs nageoires sont dentelles de fer, ils se battent mieux que les coqs. Un aquarium lourd de tout leur sang pèse aux poitrines étroites mais si fières, si impatientes qu’elles n’ont jamais daigné prendre le temps d’une vraie, d’une longue respiration.

Elles suffoquent, ces femmes, à boire le cyclone, à s’en saouler.

Des mois et des mois se prolonge la rude fête, mais viennent les jours tempérés, pas une des trois qui daigne reprendre souffle, savourer le printemps léger, pourtant si fallacieusement doux aux poumons meurtris.

Car toute passion méprise la gourmandise.

Emily la mieux blessée, la plus géniale, jette un grand cri déchireur de forêt. L’oiseau rauque, l’enfant de sa gorge à vif, en vol tourbillonné, descend jusqu’à ceux d’en bas que protègent les villes, leurs murs, leurs conventions.

Mais une capitale oublie la terre d’où elle naquit. Pudibonde, administrative, elle habille le sol, son ventre, de macadam bien lisse. Privée de contact essentiel puisque sont gantés de cuir les pieds qui caressent son vêtement minéral, l’âme londonienne, l’âme collective de l’Angleterre est un produit manufacturé.

Aux seuls hauts du Yorkshire, le vent s’est fait chair,
le vent a hurlé,
le vent a battu.





Mais dans les villes ceinturées de fabriques, de respectabilité, c’est silence, c’est pitié. XIXe siècle. On croit au progrès parce que l’hypocrisie monte en chemin de fer, s’éclaire au gaz. « Temps difficiles », devra tout de même constater Dickens, mais c’est trop peu de larmoyer, et, malgré les doléances descriptives, le rêve continue de se blesser aux angles du mensonge. Des architectures, pourtant dérisoires, réussissent à coincer le faible troupeau des volontés. La vague de briques, les torrents d’anthracite, le fleuve d’égoïsme, à flots conjugués, déferlent, écrasent les dernières molles petites révoltes.

La résignation, mais elle est couleur de porridge national, pas même grise, pas même isabelle, du nom de cette archiduchesse qui, fidèle à son vœu, ne changea point de chemise les trois années que dura le siège d’Ostende, par son époux.

Grâce au cocktail de toutes ces crasses, s’allument encore plus inexorable la pourpre veineuse et plus profond l’indigo artériel du sang non asservi.  





Sœurs Brontë, de votre naissance à votre mort, vous n’avez connu d’autre réalité que celle de vos rêves impétueux. Or voici que vos existences, libres de toute anecdote, après bientôt un siècle, s’amplifient jusqu’à devenir symbole.

Le chien d’Emily mène le troupeau de vos cerfs volants, mais oui, des cerfs qui ne sont plus métaphoriques et volent, pour de vrai, pour de bon, parmi les nuages où l’enfant voit galoper le lion, le loup, la gazelle.

Filles d’un homme d’église, vous n’avez point perdu cette innocence païenne dont le masochisme judéen fit le péché originel.

Les habits noirs, le pensionnat cruel, l’harmonium, le culte dans le temple trop bien ciré, le froid carrelage en guise de plancher, et toutes les méchancetés d’une religion menaçante qui se débitent en sermons dans votre maison même, rien n’a triomphé de vos cœurs libres.

Et voilà bien le miracle.

Les yeux fermés, vous suivez les spirales en plein ciel, les arcs de vertige d’un astre à l’autre, dont le plus pâle reflet sur le sol quotidien aveuglerait les autres créatures.

Les Brontë, tonnerre et vent, respectent la flore et la faune tourbillonnantes que leurs songes nourrirent.

Elles ne cueillent nulle fleur, n’arrachent nulle plume, pour leur parure.

Elles savent ce qu’il y aurait de sacrilèges dans d’aussi mesquines coquetteries.

Elles ne sont point des modistes.

Et puis tous les vains trophées, à pendre le long des murs, si vite, deviennent défroques.  

Le frère, Patrick Branwell, d’abord dépêché à Londres, en brillant éclaireur, et, après mille folies, abus, échecs, soudain assagi, du moins quant à l’apparence, précepteur dans une respectable famille, ne sera point fâché, lorsque les voluptés paisibles que lui dispense généralement la mère de ses élèves se trouveront interrompues par la jalousie du mari.

Il regagne son Yorkshire.  

Une fille saoule qui, de son trottoir professionnel, chante :

« Mon soleil, c’est les becs de gaz », ne met pas le moindre mensonge poétique dans cette affirmation.

Quel autre astre pourrait donc bien se rappeler la vierge folle des faubourgs ? Elle dort tant qu’il fait clair et les enseignes lumineuses ont tué la lune. Il n’y a plus d’étoiles que l’hiver, quand vient de passer l’allumeur de réverbères.

Ainsi, le jeune Anglais, aux classiques boucles blondes du XIXe siècle, lors de son passage dans les ateliers de Chelsea, contre l’alcool et les drogues, a troqué les éléments dont s’étaient grisées ses premières armées, sur les collines du Nord.

Mais il n’y a pas eu trahison.

Il demeure fidèle à sa fatalité.

Il ignore la mise en scène des paradis artificiels.

Cet adolescent, par les siens décrété génial, peintre et poète dédaigneux des tableaux et des vers, il est donc revenu gorgé de chair, de boissons distillées et fermentées, d’opium, et il va continuer de mener un fier sabbat. Ses sœurs, les vierges ivres de l’unique tempête, ne vont point se scandaliser pour si peu.

Vices et vertus ?

D’un être, elles le savent, compte seul l’écho flamboyant qui le double.

Ni la vie à l’ombre du temple, ni les courts voyages au pays des hommes ne les ont ternies des pudibonds préjugés.

Charlotte, la myope, s’est bien éprise d’un mesquin maître d’école.

Plus bas-bleu que les deux autres, la passion cependant ne la secouera point de ce délire tarabiscoté si propre à tous les buveurs et buveuses d’encre. Le cuistre grassouillet n’aura été, somme toute, pour la petite institutrice, que prétexte au plus beau rendez-vous.

Le rendez-vous avec soi-même.

Pas plus que ses sœurs, Patrick Branwell n’y manquera.

Le quatuor échappe au mensonge qui poursuit l’humanité vulgaire jusque dans les plus secrets replis de ses intempérances extasiées, de ses amours et de son inconscient.

Car il n’y a pas que le mensonge de la vie quotidienne.

Question de rythmes et de degrés, contraste formel et non d’essences dans les diverses manières que les hommes ont de composer avec leurs pensées, leurs états d’âme. Rien de plus théâtral que les propos zigzagants de certaines ivrogneries, les déclarations d’amants très épris et les perspectives de cauchemars pourtant indéniables.

Sans doute, pourrait-on objecter que le propre de certains êtres étant le théâtral, ils ne manquent point à leur nature si, comme eux, sous l’empire d’une émotion, d’un élan, se déforme, s’amplifie l’insincérité qui fait le fond d’eux-mêmes.

Mais justement, nous aimons, nous louons les Brontë, parce que nous les avons imaginés dédaigneux de ces guenilles que les autres, à force de s’en déguiser, prennent pour les lambeaux de leur propre chair.  

Patrick Branwell aime le whisky, le suc de pavot, avec la même imprudence qu’Emily le vent.

À Londres, les écrivains civilisés, Quincey, Coleridge, ont les mêmes goûts. Mais eux pèsent, dosent, car ils ne veulent pas mourir, fût-ce de leurs beaux, de leurs chers poisons.

À trente et un ans, Patrick Branwell, incapable de ces économies, aura cessé de vivre.

Dans ses mémoires, Quincey, se livrant à des considérations pharmaceutiques, préviendra que l’opium dont il a usé, dix lustres durant, l’aura préservé d’une phtisie héréditaire.

Or, les Brontë ne respirent pas mieux que les Quincey, mais les Brontë, poètes, usent dangereusement de ce qu’ils aiment. Quincey, lui, n’oublie pas son Codex et au risque, préfère les médicaments. Grâce aux ordonnances et recettes littéraires, il édulcorera même le vitriol du crime. Et l’assassinat devient un des beaux-arts.

Les beaux-arts pour les messieurs. Les arts d’agrément pour les demoiselles. On va beaucoup parler de peinture en Angleterre où il est si rare qu’on sache tenir un pinceau. Mais, prenez un critique à systèmes et une jeune fille aquarelliste. Jetez-les au fond de la même marmite, laissez-les cuire dans leur jus, à petit feu et, d’ici vingt-cinq ans, lorsque vous soulèverez le couvercle, vous aurez une belle brochette de bas bleus et de chaussettes roses.

Prisme écœurant des esthètes à tout prix, des intellectuelles minaudières, œillets verts, orchidées naïvement vénéneuses, contorsion moderne style, bois blanc peinturluré et, pour conclure, exposition des arts, qui de beaux, puis d’agrément, finissent par mourir décoratifs.

Mais le vent continue de hurler et de battre les hauts.



Leysin, 1929.



Les Soeurs Brontë, filles du vent
Editions des Quatre Chemins (Janvier 1930))



Crédits Photos : 

To Walk Invisible The Brontë Sisters
Sunrise over Otley West Yorkshire (Shutterstock)

Les Soeurs Brontë, filles du Vent




J'écoute la cité, cherchant son horizon, son sens et sa fortune, au-delà des clans, des tribus, des communautés.

J'écoute les foules, divisées, furieuses, tristes, amères, révoltées, reliées, unies, dignes, héroïques.

J'écoute l'enfant, son rire, sa joie invincible.

J'écoute la bonté qui passe, l'art qui fait taire le mensonge, le droit qui fait reculer la misère.

J'écoute le foyer qui accueille l'étranger, l'ami, le frère de ce pays lointain auquel toute âme aussi appartient.

J'écoute le guerrier, le brave, le roi, le père, partager son courage, son dévouement, sa foi en l'autre, en chacun.

J'écoute les messagers sans peur défier l'ignorance et la mort.

J'écoute les coeurs sans haine repousser les guerres et l'enfer.

J'écoute les bâtisseurs, vagabonds, nomades, sans patrie, construire les ponts et les carrefours du Village-Monde.

J'écoute les génies, les fées, les peuples à l'œuvre dans les jardins, les vergers. 

J'écoute mon cœur, j'écoute la voix de mon destin.

J'écoute le pré et le silence du matin.

J'écoute la mer, la rivière et les rêves de l'immensité, et de la nuit.

J'écoute la promesse de l'aube et la plénitude du crépuscule.

J'écoute le chien sauvage, rebelle, chantre de la fierté, la liberté. 

J'écoute l'abeille marier le ciel et les fleurs. 

J'écoute l'hirondelle régner sur les continents et les airs.

J'écoute la pluie, j'écoute les nuages, le bercement du repos et le tempo des voyages.

J'écoute le crépitement du feu de camp sous les constellations,  j'écoute les sagesses des Anciens traverser le temps.

J'écoute les forêts, nobles et impériales sous la lune et les étoiles.

J'écoute la bienveillance, la tolérance des arbres, leurs royaumes où chacun respire.

J'écoute les vents, embrassant toutes les terres, brisant toutes les frontières.

J'écoute le chant de la Terre qui nous anime,  nous rend vivants.

Tout contient cette lumière, cette flamme éternelle.

Tout nous dit cette vérité, cette prière.

La vie va où l'amour est toujours la parfaite réponse.

Et je sais, pour toujours, tout ce que Tu aimes, je l'aime aussi.


Nouvelles. De la Terre, de la Lune et des Étoiles



The Bangles - Eternal Flame 


Crédit Photos : Sud Ardèches @nouchka07


Flamme




Au dessus de nous, aussi brûlant que glacial, tourne le ballet cosmique. Est-il si froid, si hostile,  cet univers infini ?

Peu nous importe, nous sommes avec Toi, Nature belle et douce. Peu nous importe, nous sommes avec Toi, Vie calme et fière.

La terre, le ciel partagent la même splendeur :  la lumière des étés éternels et la promesse qu'elle revienne saison après saison, âge après âge.

La mer, la plaine partagent la même ferveur  :  la force des sources perpétuelles et la promesse que la vie règne saison après saison, âge après âge.







Nouvelles. De la Terre, de la Lune et des Étoiles


Source photos : Pinterest / Getty






Étés



Elle nous sort de la nuit,

Fragile, délicate, mais irréssitible, inébranlable,

Fleur persistante qui mettra toute sa force pour s'enraciner.


Elle renaît des cendres des terres à sang, à feu.

Sa voie est lancée, son sillage est tracé, si pénétrant

qu'aucun empire n'est assez puissant à briser.


Elle gouverne les vastes champs, les vierges fôrets, 

Elle s'allie aux déserts anciens, aux rocs mouvants,

Fleur immuable qui mettra tout son souflle pour s'éléver.


Elle fait revivre les terres abandonnées,

où toutes les musiques, par milliards, vont se rejoindre.

Elle fait vivre les terres unies, les cieux conquis,

où tous les chants sont libres.


Nouvelles. De la Terre, de la Lune et des Etoiles.




Source Photo : Soil Mastery

Harmonie



Échappe-t-elle aux enfers, au vide, à l'oubli ?

Elle qui nous entraîne, insoumise sous nos mains.

Sur tous les chemins parcourus, des mondes déchus, des terres conquises, est-elle un destin, est-elle une fin ?

Elle qui est nôtre. Tantôt un rien. Tantôt le bien.

Elle est alors le rêve qui n'a jamais abandonné. Elle est l'espoir qui n'a jamais renoncé. Elle est l'espérance qui a toujours brûlé. Elle est la vérité qui n'a jamais cessé de briller.



L'amour qui appartient à Dieu, aux étoiles, aux océans, aux vents. La beauté qui passe quand la foi a gagné. La vie qui règne en dépit de tout, sur chaque point de l'espace, sur chaque fragment du temps, sur chaque battement de l'univers.



Nouvelles. De la Terre, de la Lune et des Etoiles.



Réalité



La délicate bruyère, les discrets ruisseaux chantaient la mélodie des étoiles éternelles.
La liberté illuminait le monde, les rêves étaient plus puissants que le réel.


Nous trouvions tant d'amour.







Les fleurs flamboyantes des champs, les flocons des paradis blancs résistent face au néant.
Tes gardiens en essaim livrent tous les sacrifices dans les batailles contre l'éphémère.
Tes veilleurs repeuplent les montagnes et les plaines. Ils ressèment leur million de couleurs.

Nous trouvons ici et maintenant tant d'amour.





Terre, sous le Ciel, tu renais, tu revis.
Par ton souffle, par ton air, par ta lumière,
La grâce s'épanouit, la vie éblouit.

Nous trouverons tant d'amour.


Nouvelles. De la Terre, de la Lune et des Etoiles.




Musique : Reveille - Light As Air

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