« Regardez encore ce petit point. C'est ici. C'est notre foyer. C'est nous. Sur lui se trouve tous ceux que vous aimez, tous ceux que vous connaissez, tous ceux dont vous avez entendu parler, tous les êtres humains qui aient jamais vécu. Toute la somme de nos joies et de nos souffrances, des milliers de religions aux convictions assurées, d'idéologies et de doctrines économiques, tous les chasseurs et cueilleurs, tous les héros et tous les lâches, tous les créateurs et destructeurs de civilisations, tous les rois et tous les paysans, tous les jeunes couples d'amoureux, tous les pères et mères, tous les enfants plein d'espoir, les inventeurs et les explorateurs, tous les professeurs de morale, tous les politiciens corrompus, toutes les “superstars”, tous les “guides suprêmes”, tous les saints et pécheurs de l'histoire de notre espèce ont vécu ici, sur ce grain de poussière suspendu dans un rayon de soleil.
La Terre est une toute petite scène dans une vaste arène cosmique. Songez aux fleuves de sang déversés par tous ces généraux et ces empereurs afin que nimbés de triomphe et de gloire, ils puissent devenir les maîtres temporaires d'une fraction d'un point. Songez aux cruautés sans fin imposées par les habitants d'un recoin de ce pixel sur d'indistincts habitants d'un autre recoin. Comme ils peinent à s'entendre, comme ils sont prompts à s'entretuer, comme leurs haines sont ferventes. Nos postures, notre propre importance imaginée, l'illusion que nous avons quelque position privilégiée dans l'univers, sont mis en question par ce point de lumière pâle. Notre planète est une infime tache solitaire enveloppée par la grande nuit cosmique. Dans notre obscurité - dans toute cette immensité - il n'y a aucun signe qu'une aide viendra d'ailleurs nous sauver de nous-mêmes. La Terre est jusqu'à présent le seul monde connu à abriter la vie. Il n'y a nulle part ailleurs, au moins dans un futur proche, vers où notre espèce pourrait migrer. Visiter, oui. S'installer, pas encore. Que vous le vouliez ou non, pour le moment c'est sur Terre que nous prenons position.
On a dit que l'astronomie incite à l'humilité et fortifie le caractère. Il n'y a peut être pas de meilleure démonstration de la folie des idées humaines que cette lointaine image de notre monde minuscule. Pour moi, cela souligne notre responsabilité de cohabiter plus fraternellement les uns avec les autres, et de préserver et chérir le point bleu pâle, la seule maison que nous ayons jamais connue. »
« Regardez encore ce petit point. C'est ici. C'est notre foyer. C'est nous. »
- Carl Sagan
Un point bleu pâle
" Ô Jour lève-toi, les atomes sont en train de danser.
Grâce à Lui, l'univers est en train de danser.
Les âmes dansent, triomphant avec extase.
Je murmurerai dans ton oreille où cette danse les mène.
Tous les atomes dans l'air et le désert le savent bien, ils semblent fous.
Chaque simple atome, heureux ou misérable, tombe amoureux du soleil, dont rien ne peut être dit.
(...)
Dans la générosité et l’aide aux autres, sois une rivière
Dans la compassion et la grâce, sois le soleil
En taisant les défauts de l’autre, sois comme la nuit
Contre la colère et la fureur, fais le mort
Dans la modestie et l’humilité, sois comme la terre
Dans la tolérance, sois la mer
Existe comme tu es ou sois ce que tu regardes
(Mevlana Celaleddin RUMI)
Le Poème des Atomes
Ce qu’il y a au fond de nous, ce ne sont pas les obsessions, ni les désirs contrariés, ni tout ce qu’on a inventé pour expliquer le mécanisme de l’esprit. Fausse science, cette science du langage par le langage, qui invente ses propres monstres. Mensongère, cette science qui interprète, qui divise, qui juge. La faillite de la psychologie est tout entière dans son intelligence. Car enfin, de quoi parlons-nous ? Parlons-nous des problèmes de la société, de la pluie et du beau temps, des jeux de société et des histoires drôles ? Si oui, la psychologie répond parfaitement.
Mais si nous parlons de l’âme, des émotions, de l’intérieur brûlant et remuant au fond de notre corps, comment imaginer que ces règles et ces associations d’idées vont réussir à en rendre compte ?
Mais plus encore que la naïveté et le mensonge, plus encore que l’orgueil, ce qui condamne les prétendues sciences humaines, c’est leur esprit de domination.
Je ne me sens pas intéressé par un savoir qui cherche à vaincre ou à convaincre. Je n’ai pas de goût pour l’intelligence qui trace ses plans, qui organise le futur. Connaître quelques secrets de l’esprit, pour quoi faire ? Pour ordonner, pour déterminer ?
Mais la part de l’esprit que j’aime, c’est celle-là justement qu’aucune parole ne livre.
C’est la vie en profondeur, le mouvement, insaisissable, insécable. C’est le son de la voix, sa musique hésitante, contradictoire, et non la somme de ses mots. L’esprit de l’homme est semblable au vent, à la pluie, à la lumière.
Quand on est au-dehors, on ne le perçoit pas. Quand on est au-dedans, il n’y a pas moyen de le comprendre. Il est trop mobile, imprévisible, bondissant. La beauté coupe le souffle, précipite.
La beauté vous rend semblables, et vous n’avez plus le loisir de l’intelligence.
Plus que l’intelligence me semble belle cette faculté de la vie qu’on appelle la ruse. lntelligence immédiate, intelligence des gestes et des actes, subtilité instinctive. Alors l’homme est semblable à un animal qui court dans la forêt, tous les sens en éveil, percevant les dangers, sachant les chemins, n’oubliant jamais les cachettes et les repaires, ni les raccourcis qui sauvent.
Comprendre les autres, c’est les voir, vite, du coin de l’oeil, reconnaître leurs armes, ressentir leurs charmes. Inquiet, insatiable, l’homme aux aguets emprunte les sentiers qu’il connaît, écoute les signaux, flaire les empreintes. Il n’y a pas de mystère abstrait. Le regard scrute, épie. Il n’y a pas d’autre force que cet instinct, cet appel. Car c’est le jeu, le vrai jeu, enivrant et réel que l’on joue avec le monde vivant. Quand on est dans ce jeu-là, on ne cherche pas à comprendre, ni à dominer par l’intellect. On cherche seulement les aliments de la vie, tous les aliments.
Il y a des moments terribles, effrayants, des moments de violence inouïe et de cruauté.
Puis il y a de grands calmes bienfaisants, des clairières, des abandons, la chaleur de l’amour, les jours de naissance.
L’on n’a rien acquis. L’on n’a rien su, rien retenu. L’on a été dans la vie, tout simplement.
La beauté de l’âme, c’est ce flux qui passe, cette onde, cette vibration, cette voix qui parle avec les paroles internes, cette lumière qui vous change et vous trouble, sans que vous sachiez comment. Un dialogue, sans cesse, une interrogation, une exclamation, un cri – mais par les yeux qui brillent, par les oreilles qui entendent, par les odeurs infinies et précises, par toute la peau tendue, par toute la mémoire – comme si, par instants, la lumière des coeurs était enfin visible.
Ce sont les vraies paroles. Elles ne posent pas de questions.
Elles ne demandent pas sans cesse, pourquoi ? quand ? comment ?
Elles ne veulent pas de réponse tout de suite. Mais elles vont et viennent entre les corps vivants, comme un souffle, comme une odeur, comme une lumière, qu’on emprunte à tour de rôle.
Entendez-les. Percevez-les. De drôles de vibrations électriques qui font trembler les nerfs, quand quelqu’un s’approche. Une aimantation qui vous attire, une chaleur diffuse qui éclaire votre peau. Puis, à d’autres instants, le froid, qui hérisse vos poils, le danger de la mort qui rôde. C’est surtout par le regard que je sens cette vibration. Comme si quelque chose venait dans la lumière, comme si un faisceau réel appuyait au fond de moi. Dans l’immensité d’une foule humaine, deux yeux soudain m’interrogent, me parlent, à moi seulement, comme s’ils m’avaient choisi. Je les sens, j’entends ce qu’ils disent, avec les éclats du regard. Je ne pense à rien, je ne désire rien. Mais en moi je sens l’onde qui se déroule et s’élance, et mon coeur bat vite.
Ou bien tout à coup au fond de moi quelqu’un habite. Je ne sais pas qui, je ne le connais pas, ne le connaîtrai jamais.
Quelqu’un, un enfant peut-être, qui regarde une image brillante comme le soleil. Je ne veux pas savoir d’où il vient, ni pourquoi.
C’est une image seulement que je vois, non pas avec les yeux, mais avec toute ma mémoire, une image qui vit en moi et rayonne. Peut-être l’ai-je reçue par hasard, peut-être que je l’ai portée longtemps, avant même ma naissance ? Certains jours, sans cesse, je sens les ondes qui vibrent, je vois les yeux qui brillent, il y a des étincelles sur le corps des femmes, des nappes bleues sous les pieds des enfants. Certains jours, sans repos, cela s’allume et s’éteint, fait ses signaux.
Que disent-ils? Mais ce ne sont pas leurs mots que j’écoute. C’est le chant multiple et rapide des vivants.
Les plus grandes émotions, le bonheur, l’extase, ils sont dans ce langage. La lumière est le verbe suprême qui nous enveloppe, nous brûle, nous transcende.
Si le langage n’est fait que de mots, il n’est rien du tout. Quelques bruits avec la bouche, quelques gestes, quelques silences : ce n’est pas une musique. Mais quand dans les mots viennent la danse, le rythme, les mouvements et les pulsations du corps, les regards, les odeurs, les traces tactiles, les appels ; quand les mots jaillissent non seulement de la bouche mais du ventre, des jambes, des mains, quand tout l’air vibre et qu’il y a comme une auréole de lumière autour du visage ; quand surtout les yeux parlent, et le regard est une route sans fin qui traverse le cosmos ; alors on est dans le langage, dans sa beauté, et il n ‘y a plus rien de muet, ou d’insensé.
L’insuffisance comique des philosophies est de vouloir établir une signification. Mais la beauté, la puissance de la vie, quand on est sur leur passage, elles peuvent vous changer et vous révéler d’un seul geste, à la façon d’un éclair.
La beauté, cela ne s’invente pas. C’est une approche très lente et très douce, qui va plutôt à la vitesse d’une plante qui pousse. Un jour, encore un jour, une année, ainsi, lentement, étendant l’une après l’autre ses branches, occupant le ciel et l’espace, assurant sa prise dans la terre, tandis que passent les saisons, le vent, la nuit, le soleil, les eaux de la pluie.
Cette flamme qui brûle au fond des êtres est belle et pure. Ce n’est pas une déflagration qui calcine. C’est une action obstinée et réfléchie, une combustion continue. C’est la force de l’irréductible.
C’est une flamme qu’on ne remarque pas tout d’abord, parce qu’on est souvent distrait par toutes les étincelles et tous les éclats qui tourbillonnent sans cesse : la brillance, le luxe, miroirs partout tendus, phares aveuglants braqués sur les yeux, grandes plages de couleur, de blancheur. Mais lorsque tout devient gris de fatigue et d’usure, lorsque la plupart des êtres se sont éteints et se sont effacés, alors on remarque cette lueur étrange qui brille par endroits, comme des feux de braise. Quelle est cette lueur ? Que veut-elle ? Est-ce le désir ? Le plus simple désir alors, la force de la vie, la force de la vérité. Ceux qui refusent les mensonges, ceux qui ne sont pas compromis dans les affaires louches du monde, ceux qui ne se sont pas avilis, qui n’ont pas été vaincus, ceux qui ont continué à vibrer quand tous les autres se sont endormis : la lumière n’a pas quitté leurs yeux. Elle continue à sortir de leur peau, de leur âme, la lumière pure qui ne cherche pas à vaincre ou à détruire.
La lumière pour cette seule action : voir, aimer.
Je cherche ceux et celles qui brûlent. Ce sont les seuls immortels.
J.M.G. Le Clézio, in “L’inconnu sur la terre”
Les seuls immortels
Le propre de la participation, c’est de nous révéler, par une expérience qui ne cesse jamais, la liaison de l’être absolu et du moi particulier
(...)
Le propre de l’Être pur est de se faire lui-même éternellement. Et c’est cet acte qui fonde l’unité du monde. Mais on peut dire que le monde se refait perpétuellement par chaque acte de participation. C’est pour cela qu’il ne peut point être considéré comme la somme de toutes les parties qui le forment et que l’acte de participation est incapable de la diviser.
(...)
La participation ne fait pas de nous, comme on pourrait le croire, une simple partie du Tout [l’Être pur]. Elle n’est pas une participation à un être déjà réalisé [...] elle nous permettrait pour ainsi dire de nous approprier une part. On ne participe pas à une chose. On ne participe qu’à un acte qui est en train de s’accomplir, mais qui s’accomplit aussi en nous et par nous grâce à une opération originale et qui nous oblige, en assumant notre propre existence, à assurer aussi l’existence du Tout.
Louis Lavelle
Existence et participation chez Louis Lavelle
La participation
Âme ! être, c'est aimer.
Il est.
C'est l'être extrême.
Dieu, c'est le jour sans borne et sans fin qui dit : j'aime.
Lui, l'incommensurable, il n'a point de compas ;
Il ne se venge pas, il ne pardonne pas ;
Son baiser éternel ignore la morsure ;
Et quand on dit : justice, on suppose mesure.
Il n'est point juste ; il est. Qui n'est que juste est peu.
La justice, c'est vous, humanité ; mais Dieu
Est la bonté. Dieu, branche où tout oiseau se pose !
Dieu, c'est la flamme aimante au fond de toute chose.
Oh ! tous sont appelés et tous seront élus.
Père, il songe au méchant pour l'aimer un peu plus.
Vivants, Dieu, pénétrant en vous, chasse le vice.
L'infini qui dans l'homme entre, devient justice,
La justice n'étant que le rapport secret
De ce que l'homme fait à ce que Dieu ferait.
Bonté, c'est la lueur qui dore tous les faîtes ;
Et, pour parler toujours, hommes, comme vous faites,
Vous qui ne pouvez voir que la forme et le lieu,
Justice est le profil de la face de Dieu.
Vous voyez un côté, vous ne voyez pas l'autre.
Le bon, c'est le martyr ; le juste n'est qu'apôtre ;
Et votre infirmité, c'est que votre raison
De l'horizon humain conclut l'autre horizon.
Limités, vous prenez Dieu pour l'autre hémisphère.
Mais lui, l'être absolu, qu'est-ce qu'il pourrait faire
D'un rapport ? L'innombrable est-il fait pour chiffrer ?
Non, tout dans sa bonté calme vient s'engouffrer.
On ne sait où l'on vole, on ne sait où l'on tombe,
On nomme cela mort, néant, ténèbres, tombe,
Et, sage, fou, riant, pleurant, tremblant, moqueur,
On s'abîme éperdu dans cet immense coeur !
Dans cet azur sans fond la clémence étoilée
Elle-même s'efface, étant d'ombre mêlée !
L'être pardonné garde un souvenir secret,
Et n'ose aller trop haut ; le pardon semblerait
Reproche à la prière, et Dieu veut qu'elle approche ;
N'étant jamais tristesse, il n'est jamais reproche,
Enfants. Et maintenant, croyez si vous voulez !
Victor Hugo
Âme ! être, c'est aimer...
RESPONSABILITÉS COLLECTIVE ET MUTUELLE, SOLIDARITÉ MONDIALE, PRIMAUTÉ DU DROIT ET MULTILATÉRALISME:
PRINCIPES DIRECTEURS DES RELATIONS INTERNATIONALES,
SELON KOFI ANNAN
PRINCIPES DIRECTEURS DES RELATIONS INTERNATIONALES,
SELON KOFI ANNAN
On trouvera ci-après l’allocution prononcée aujourd’hui par le Secrétaire général de l’ONU, M. Kofi Annan, au Truman Presidential Museum & Library d’Independance, dans le Missouri, États-Unis:
Monsieur le Sénateur [Hagel], merci de cette remarquable introduction. C’est un grand honneur que d’être présenté par un illustre législateur pour qui j’ai le plus grand respect. Merci à vous aussi, M. Devine, et à tout votre personnel, ainsi qu’à l’admirable équipe de l’Association des États-Unis pour les Nations Unies de Kansas City, d’avoir organisé cet événement.
C’est un plaisir et un honneur d’être ici dans le Missouri. Pour moi, c’est presque un retour au pays comme le Sénateur vous l’a dit. Il y a près d’un demi-siècle, j’étais étudiant à quelque 600 kilomètres plus au nord, dans le Minnesota. J’arrivais directement d’Afrique et je puis vous dire que, dans le Minnesota, j’ai vite compris tout l’intérêt d’un bon pardessus, d’une écharpe … et même de ces protège-oreilles très étonnants pour un Africain!
Quand on quitte son foyer pour un autre, il y a toujours des leçons à en tirer. Et j’avais plus encore à apprendre quand j’ai quitté le Minnesota pour l’ONU, la grande maison de l’humanité tout entière, où j’ai vécu pendant ces 44 dernières années. Aujourd’hui, je tiens à vous faire part en particulier de cinq leçons que j’ai apprises ces dix dernières années, au cours desquelles j’ai assumé les fonctions difficiles, mais exaltantes de Secrétaire général.
Je crois que ce lieu, cette maison, qui rend hommage à Harry S. Truman, se prête tout particulièrement à ce type de réflexion. Si Franklin Delano Roosevelt a été l’architecte de l’Organisation des Nations Unies, le Président Truman en a été le maître d’œuvre et le fidèle champion pendant ses premières années, époque où l’Organisation se heurtait à des problèmes totalement différents de ceux que Franklin Delano Roosevelt avait pu imaginer. Le nom de Truman est à jamais associé au souvenir d’une Amérique clairvoyante, à la tête d’une formidable entreprise mondiale. Et vous verrez que chacune des cinq leçons que j’ai apprises me mène à la conclusion que cette clairvoyance est tout aussi nécessaire aujourd’hui qu’il y a 60 ans.
La première leçon est que dans le monde d’aujourd’hui la sécurité de chacun d’entre nous est liée à celle de tous.
-- C’était déjà vrai à l’époque de Truman. L’homme qui, en 1945, a donné l’ordre d’utiliser l’arme atomique, pour la première et, espérons-le, la dernière fois de l’histoire, avait compris que la sécurité de certains ne pourrait plus jamais être assurée au prix de l’insécurité des autres. Il était déterminé, comme il l’avait dit à la Conférence fondatrice de l’Organisation à San Francisco, « à empêcher, si l’esprit, le cœur et l’espoir de l’homme le pouvaient, que ne se reproduise la catastrophe [à savoir la guerre mondiale] dont le monde ne se relèverait pas avant de nombreuses années ». Il avait donc l’intime conviction que, désormais, la sécurité devait être collective et indivisible. Ainsi, en 1950, lors de l’agression de la Corée du Nord contre la Corée du Sud, il avait insisté pour que les Nations Unies soient saisies de la question et pour que des soldats américains soient placés sous le drapeau des Nations Unies à la tête d’une force multinationale.
-- C’est encore beaucoup plus vrai aujourd’hui, dans un monde ouvert, un monde où des armes meurtrières peuvent être obtenues non seulement par des États hors la loi, mais aussi par des groupes extrémistes; un monde où le SRAS, ou grippe aviaire, peut franchir des océans, à plus forte raison des frontières nationales, en quelques heures; un monde où des États faillis au cœur de l’Asie ou de l’Afrique peuvent devenir le refuge de terroristes; un monde où même le climat change de telle manière que la vie de tous les habitants de la planète en pâtira.
-- Contre ce type de menaces, aucun pays ne peut assurer sa sécurité en cherchant à dominer tous les autres. Nous partageons tous la responsabilité de la sécurité de l’autre et ce n’est qu’en collaborant pour assurer la sécurité des uns et des autres que nous pouvons espérer instaurer une sécurité durable pour nous-mêmes.
-- J’ajouterais que cette responsabilité n’est pas seulement l’affaire d’États prêts à voler au secours les uns des autres en cas d’attaque, si important que ce soit. Il s’agit également de la responsabilité de protéger les populations contre les génocides, les crimes de guerre, les nettoyages ethniques et les crimes contre l’humanité, responsabilité qu’ont solennellement acceptée tous les États lors du Sommet mondial de l’année dernière. Cela signifie que le respect de la souveraineté nationale ne peut plus être utilisé comme bouclier par des gouvernements résolus à massacrer leur propre peuple ou nous servir d’excuse pour ne rien faire lorsque des crimes odieux sont commis.
-- Mais, comme l’a dit Truman, « Si nous nous contentions de défendre en paroles nos nobles idéaux, pour ensuite porter atteinte à la simple justice, nous nous attirerions les foudres de générations qui ne sont pas encore nées ». Et quand je pense aux meurtres, aux viols et à la famine dont est victime la population du Darfour, je crains que nous n’ayons pas dépassé le stade des bonnes paroles. La leçon qu’il faut tirer ici, c’est que les grands principes comme la « responsabilité de protéger », resteront des paroles en l’air tant que ceux qui ont le pouvoir d’intervenir en exerçant des pressions politiques, économiques ou, en dernier recours, militaires, ne seront pas prêts à montrer la voie.
-- Et je crois que nous avons une responsabilité non seulement envers nos contemporains, mais aussi envers les générations à venir, la responsabilité de préserver les ressources qui leur appartiennent autant qu’à nous et sans lesquelles aucun d’entre nous ne peut survivre. Cela veut dire que nous devons nous employer bien davantage et de toute urgence à empêcher ou à ralentir le changement climatique. Chaque jour qui passe sans que rien ne change ou trop peu aggrave la menace qui pèse sur nos enfants et les enfants de nos enfants. Un proverbe africain me vient aussitôt à l’esprit: la Terre n’est pas à nous, nous n’en avons que la garde pour les générations à venir. J’espère que ma génération aura été une bonne gardienne.
La deuxième leçon que j’ai apprise est que nous ne sommes pas seulement responsables de la sécurité de tous. Dans une certaine mesure, nous sommes également tous responsables de notre bien-être collectif. La solidarité mondiale est à la fois nécessaire et possible.
-- Elle est nécessaire parce que, sans une certaine solidarité, aucune société ne connaît de stabilité véritable et personne ne peut vivre dans une prospérité durable. Ce principe est valable pour les sociétés nationales, comme l’ont appris les grandes démocraties industrielles au XXe siècle, mais également pour l’économie de marché mondiale de plus en plus intégrée dans laquelle nous vivons aujourd’hui. Il n’est pas réaliste de penser que certains peuvent continuer de tirer de grands profits de la mondialisation, tandis que des milliards de leurs frères humains végètent, ou sont jetés, dans une misère absolue. Nous devons donner la possibilité à nos concitoyens, pas seulement dans notre pays mais dans la communauté mondiale, de prendre part un tant soit peu à notre prospérité.
-- C’est la raison pour laquelle, il y a cinq ans, le Sommet du Millénaire des Nations Unies a adopté un ensemble d’objectifs à atteindre avant 2015, les Objectifs du Millénaire pour le développement, pour, notamment, réduire de moitié la proportion des personnes qui n’ont pas accès à l’eau potable; faire en sorte que les filles et les garçons achèvent au moins un cycle d’études primaires; réduire fortement la mortalité infantile et maternelle; et arrêter la propagation du VIH/sida.
-- Les mesures à prendre pour atteindre ces objectifs sont pour la plupart du ressort des gouvernements et des peuples des pays pauvres eux-mêmes. Mais les pays riches ont eux aussi un rôle décisif à jouer. Dans ce domaine également, Harry Truman a ouvert la voie, en 1949, en proposant, dans son discours d’investiture, d’appliquer un programme qui allait devenir l’assistance au développement. Et le fait que nous ayons pu obtenir des pays donateurs qu’ils appuient la réalisation des objectifs du Millénaire pour le développement par des mesures d’allégement de la dette et une augmentation de l’aide extérieure prouve que la solidarité mondiale n’est pas seulement nécessaire, mais possible.
-- Bien entendu, le montant de l’aide extérieure est en lui-même insuffisant. Nous savons, aujourd’hui, que l’accès aux marchés, des termes de l’échange équitables et un système financier sans discrimination sont autant de conditions indispensables pour améliorer les perspectives des pays pauvres. Déjà, dans les semaines et les mois à venir, vous, les Américains, pourrez changer la vie de plusieurs millions de personnes démunies, si vous acceptez de sauver le Cycle de négociations de Doha. Vous pourrez le faire en plaçant votre intérêt national au sens large au-dessus de celui de quelques puissants groupes de pression, tout en incitant l’Europe et les grands pays en développement à vous imiter.
La troisième leçon est qu’en fin de compte, tant la sécurité que le développement reposent sur le respect des droits de l’homme et sur l’état de droit.
-- Bien qu’il soit de plus en plus interdépendant, notre monde reste divisé, non seulement par les différences économiques, mais aussi par la religion et la culture. Le problème ne tient pas à l’existence de ces différences. Tout au long de l’histoire, la diversité a enrichi la vie humaine et les différentes communautés ont appris les unes des autres. Mais, si nous voulons que nos différentes communautés vivent ensemble dans la paix, nous devons également mettre l’accent sur ce qui nous unit : notre humanité commune et notre conviction partagée que la dignité et les droits humains doivent être protégés par la loi.
-- C’est aussi indispensable au développement. Tant les investisseurs étrangers que les citoyens d’un pays sont plus enclins à se lancer dans une activité productive lorsqu’ils savent que leurs droits fondamentaux sont protégés et qu’ils ont confiance dans la justice. Et des politiques favorables au développement économique ont beaucoup plus de chances d’être adoptées si les personnes qui ont le plus grand besoin du développement peuvent se faire entendre.
-- En bref, les droits de l’homme et la primauté du droit sont indispensables à la sécurité et à la prospérité mondiales. Comme l’a dit Truman, nous devons, une fois pour toutes et de façon incontestable, prouver par nos actes que le droit règne. C’est la raison pour laquelle, par le passé, l’Amérique a été à l’avant-garde du mouvement mondial pour les droits de l’homme. Mais, pour ce pays, la seule manière de rester en tête sera de se montrer fidèle à ses principes, jusque dans la lutte contre le terrorisme. Lorsque l’Amérique semble abandonner ses propres idéaux et objectifs, ses amis étrangers sont naturellement troublés et déconcertés.
-- Il faut également que les États respectent les règles tant dans leurs relations mutuelles qu’à l’égard de leurs citoyens. Ce n’est pas toujours commode mais, en dernier ressort, ce n’est pas la commodité qui compte. Ce qui compte, c’est de faire ce qu’il faut. Aucun État ne peut faire passer ses actes pour légitimes auprès d’autres États. Le recours à la force, en particulier à la force militaire, n’est considéré comme légitime par le reste du monde que lorsque celui-ci est convaincu que cette force est employée à bon escient, pour atteindre des objectifs communs, dans le respect des normes acceptées de tous.
-- Nulle communauté au monde ne souffre d’un excès de légalité; beaucoup souffrent en revanche de l’absence de légalité et la communauté internationale en fait partie. C’est cela qu’il faut changer.
-- Les États-Unis ont donné au reste du monde l’exemple d’une démocratie dans laquelle chacun, même le plus puissant, doit se soumettre à la loi. Sa suprématie mondiale actuelle leur donne une occasion irremplaçable de consolider ce principe au niveau mondial. Comme l’a dit Harry Truman, nous devons tous reconnaître, quelle que soit notre puissance, que nous devons nous refuser la liberté de toujours agir comme il nous plaît.
La quatrième leçon, qui est étroitement liée à la précédente, est que les gouvernements doivent répondre de leurs actions sur la scène internationale comme sur le plan national.
-- Aujourd’hui, les agissements d’un seul État peuvent peser d’un poids décisif sur la vie de la population d’autres États. À ce titre, cet État n’est-il pas autant tenu de rendre des comptes à ces autres États et à leurs citoyens qu’à ses propres citoyens? Il me semble que si.
-- Dans l’état actuel des choses, le principe de responsabilité entre pays est pour le moins faussé. Il est facile de demander des comptes aux pays pauvres et faibles, qui dépendent de l’assistance étrangère. Quant aux États puissants, dont les actes sont lourds de conséquence pour les autres, ils ne peuvent être comptables de leurs actions que devant leur propre peuple, à travers leurs institutions nationales.
-- Les peuples et les institutions de ces États puissants sont donc moralement tenus de prendre en compte, outre leurs intérêts nationaux, ceux du reste de la planète et aujourd’hui, plus particulièrement, les vues de ceux que nous appelons, dans le jargon de l’ONU, les acteurs non étatiques. Je veux parler des entreprises, des organismes de bienfaisance et des groupes de pression, des syndicats, des fondations philanthropiques, des universités et des centres de réflexion – c’est-à-dire de la myriade de groupes auxquels des personnes adhèrent volontairement pour réfléchir à l’état du monde ou essayer de le changer.
-- Aucun de ces groupes ne devrait être autorisé à se substituer à l’État ou au processus démocratique par lequel les citoyens choisissent leur gouvernement et décident de la politique à mener. Cependant, ils peuvent tous peser sur le processus politique, tant au niveau international qu’au niveau national. Les États qui seraient tentés de l’ignorer pratiqueraient la politique de l’autruche.
-- À l’évidence, les États ne peuvent plus – et n’ont d’ailleurs jamais pu – faire face seuls aux défis du monde. De plus en plus, nous devons faire appel à ces acteurs, qu’il s’agisse pour nous d’élaborer des stratégies mondiales ou de les appliquer. En tant que Secrétaire général, je me suis donné pour ligne de conduite de les associer à la réalisation des objectifs de l’ONU. Il en a été ainsi dans les actions entreprises par le Pacte mondial avec les entreprises internationales, que j’ai lancé en 1999, ou dans le combat contre la polio, qui, je l’espère, sera bientôt gagné, grâce à un partenariat remarquable entre l’ONU, les Centers for Disease Control des États-Unis et surtout Rotary International.
Tels sont les quatre premiers enseignements. Permettez-moi de vous les rappeler brièvement.
Premièrement, nous sommes tous responsables de la sécurité des uns et des autres.
Deuxièmement, nous pouvons et nous devons mettre la prospérité du monde à la disposition de tous.
Troisièmement, la sécurité et la prospérité reposent sur le respect des droits de l’homme et la primauté du droit.
Quatrièmement, dans leur action internationale, les États sont responsables les uns devant les autres, mais ils le sont aussi devant un large éventail d’acteurs non étatiques.
Le cinquième et dernier enseignement découle inévitablement des quatre précédents. Tous ces objectifs, nous ne pouvons les réaliser qu’en agissant ensemble dans le cadre du multilatéralisme et en tirant le meilleur parti de l’instrument unique que Harry Truman et ses contemporains nous ont légué: l’ONU.
-- En fait, c’est seulement par l’intermédiaire des institutions multilatérales que les États peuvent être comptables les uns devant les autres. Il importe donc au plus haut point que ces institutions fonctionnent de façon juste et démocratique et qu’elles permettent aux pauvres et aux faibles d’exercer un peu d’influence sur les riches et les forts.
-- Ce principe s’applique tout particulièrement aux institutions financières internationales telles que la Banque mondiale et le Fonds monétaire international. Les pays en développement devraient parler plus fort au sein de ces instances dont les décisions scellent quasiment leur sort. Il s’applique aussi au Conseil de sécurité, dont la composition reflète le monde tel qu’il était en 1945, pas celui d’aujourd’hui.
-- C’est la raison pour laquelle j’ai continué à pousser la réforme du Conseil. Cette réforme met en jeu deux questions distinctes. La première consiste à accueillir de nouveaux membres, sur une base permanente ou pour une longue durée, afin d’élargir la représentation de régions du monde dont la voix n’est pas suffisamment entendue. La seconde question, peut-être plus importante encore que la première, est que tous les membres du Conseil, notamment les grandes puissances qui sont membres permanents, doivent accepter la responsabilité particulière qui accompagne le privilège qu’ils détiennent. Le Conseil de sécurité n’est pas seulement une instance de plus dans laquelle on exprime des intérêts nationaux. C’est en quelque sorte le Comité directeur de notre système de sécurité collective encore embryonnaire.
-- Comme l’a dit le Président Truman, « la responsabilité des grands États est de servir les peuples du monde, pas de les dominer ». Il a montré ce que pouvaient faire les États-Unis quand ils assumaient cette responsabilité. Encore aujourd’hui, aucune de nos institutions mondiales ne peut faire grand-chose lorsque les États-Unis se tiennent à l’écart. Mais lorsqu’ils s’engagent totalement, alors, tout devient possible.
Ces cinq enseignements, ce sont finalement les cinq principes suivants, que je crois essentiels pour la conduite future des relations internationales : responsabilité collective, solidarité mondiale, primauté du droit, responsabilité mutuelle et multilatéralisme. Permettez-moi de vous les confier solennellement, puisque dans trois semaines, je céderai la place au nouveau Secrétaire général.
Chers amis, bien des choses ont été accomplies depuis 1945, année de la création de l’ONU. Mais il reste beaucoup à faire pour appliquer ces cinq principes.
Du haut de cette tribune, je songe à la dernière visite de Winston Churchill à la Maison Blanche, peu avant la fin de la présidence de Truman, en 1953. Churchill s’était remémoré leur unique rencontre, en 1945, à la Conférence de Potsdam. « Monsieur le Président, je dois vous avouer » dit-il audacieusement, « que je vous avais en piètre estime à cette époque, car je n’aimais pas vous voir prendre la place de Franklin Roosevelt. » Après un moment de silence, il ajouta : « Je vous ai mal jugé car depuis, plus que quiconque, vous avez contribué à sauver la civilisation occidentale ».
Chers amis, le défi n’est pas aujourd’hui de sauver la civilisation occidentale, ni même la civilisation orientale d’ailleurs. C’est la civilisation tout court qu’il faut sauver. Et nous ne le ferons que si nous nous attelons tous ensemble à la tâche.
Vous autres Américains avez tant fait au siècle dernier pour construire un système multilatéral efficace, avec l’ONU en son centre. En avez-vous moins besoin aujourd’hui ou a-t-il moins besoin de vous qu’il y a 60 ans?
Certainement pas. Plus que jamais, les Américains, comme le reste de l’humanité, ont besoin aujourd’hui d’un système mondial qui fonctionne et permette aux peuples du monde de faire face solidairement aux défis de la planète. Et l’efficacité de son fonctionnement réclame des dirigeants américains qui voient loin, dans la tradition de Truman.
J’espère et je souhaite ardemment que les dirigeants américains d’aujourd’hui et de demain soient à la hauteur de la tâche.
Principes directeurs des relations internationales - Kofi ANNAN
Thich Nhat Hanh: Sur l'homosexualité
Thich Nhat Hanh, le moine Zen renommé, poète, enseignant qui est l'inspiration du Monastère Deer Park et du Village des Pruniers, partage ces mots sur le point de vue du Bouddha Dharma sur «l'homosexualité» dans son dernier livre, RÉPONSES DU COEUR.
Extrait de réponses de Thay :
Q. Quelle est la vision bouddhiste de l'homosexualité?
A. L'esprit du bouddhisme est l'inclusion. Regardant profondément dans la nature d'un nuage, on voit le cosmos. Une fleur est une fleur, mais si nous regardons profondément en elle, nous voyons le cosmos. Tout a sa place. La base - la fondation de tout - est la même. Lorsque vous regardez l'océan, vous voyez différents types d'ondes, de tailles et de formes variées, mais toutes les vagues ont l'eau comme étant leurs fondement et substance. Si vous êtes né gay ou lesbienne, votre fondement de l'être est dans le même que le mien. Nous sommes différents, mais nous partageons le même terrain de l'être. Le théologien protestant Paul Tillich a dit que Dieu est le fondement de l'être. Vous devez être vous-même. Si Dieu m'a créé comme une rose, alors je devrais me considérer comme une rose. Si vous êtes une lesbienne, alors soyez une lesbienne. En regardant profondément dans votre nature, vous verrez vous-même tel que vous êtes vraiment. Vous serez en mesure de toucher le sol de votre être et de trouver la paix.
Si vous êtes victime d'une discrimination, alors votre chemin vers l'émancipation n'est pas simplement de crier contre l'injustice. L'injustice ne peut pas être réparée par la reconnaissance seulement, mais par votre capacité à toucher le sol de votre être. La discrimination, l'intolérance et la répression découlent d'un manque de connaissances et d'un manque de compréhension. Si vous êtes capable de toucher le sol de votre être, vous pouvez être libéré de la souffrance qui a été créé en vous par la discrimination et l'oppression.
Quelqu'un qui discrimine contre vous, à cause de votre race ou de la couleur de votre peau ou de votre orientation sexuelle, est ignorant. Il ne connaît pas son propre terrain de l'être. Il ne se rend pas compte que nous partageons tous le même terrain de l'être, c'est pourquoi il ne peut discriminer contre vous.
Quelqu'un qui discrimine contre les autres et les fait souffrir, c'est quelqu'un qui n'est pas heureux avec lui-même. Une fois que vous avez appuyé sur la profondeur et la nature de votre sol de l'être, vous serez doté de cette sorte de compréhension qui peut donner lieu à la compassion et la tolérance, et vous serez capable de pardonner même à ceux qui pratiquent la discrimination contre vous. Ne croyez pas que l'allégement ou la justice viendra par la société seule. L'émancipation véritable réside dans votre capacité à regarder profondément.
Lorsque vous souffrez à cause de la discrimination, il y a toujours une envie d'en parler. Mais même si vous dépensez un millier d'années à dénoncer, votre souffrance ne sera pas soulagé. Ce n'est que la compréhension profonde et la libération de l'ignorance qui peuvent vous libérer de votre souffrance.
Lorsque vous percez la vérité, la compassion jaillit comme un jet d'eau. Avec la compassion, vous pouvez embrasser même les gens qui vous ont persécutés. Lorsque vous êtes motivé par le désir d'aider ceux qui sont victimes de l'ignorance, alors seulement vous êtes libre de votre souffrance et des sentiments de violation. N'attendez pas que les choses changent autour de vous. Vous avez à faire la pratique libératrice vous-même. Ensuite, vous serez investi de la puissance de la compassion et de la compréhension, la seule forme de pouvoir qui peut vous aider à transformer un environnement plein d'injustice et de discrimination. Vous devez devenir une telle personne, celle qui peut incarner la tolérance, la compréhension et la compassion. Vous vous transformez en un instrument pour le changement social et le changement dans la conscience collective de l'humanité.
Thich Nhat Hanh, réponses du coeur: des réponses concrètes aux questions brûlantes de la vie (Berkeley: Parallax Press, 2009), 119-122.Traduit de l'anglais.
Source : Isanghamahal
Photo : Kyss Mig (With Every Heartbeat)
La vision bouddhiste de l'homosexualité
En 1903, il devient vice président de la Chambre des Députés et s'investit dans la Délégation des gauches, pour le soutien du « Bloc des Gauches » C'est un grand discours de JAURES, un de ses textes les plus célèbres. C'est un discours pour les élèves du lycée d 'Albi dans lequel il a fait ses débuts comme enseignant, 32 ans plus tôt, après avoir obtenu l'agrégation de philosophie. Un premier bilan de sa vie, « l'insensible fuite des jours… », une réflexion sur le temps qui passe; la confiance de Jaurès dans l'avenir, dans la mémoire, mais aussi sa fidélité à son passé, son angoisse devant les risques de guerre, la montée des périls (un de ses premiers grands discours sur ce thème), sa défense non pas de l'utopie de la paix mais du réalisme de la paix, Jaurès privilégie l'action et la volonté des hommes et vante le courage dont il fait un des ressorts de son discours et de sa vie. Jaurès expose sa philosophie personnelle, faite de lucidité et de désintéressement ; c'est dans cet éloge du courage qu'il prononce sa formule célèbre : « Le courage, c'est d'aller à l'idéal et de comprendre le réel ».
MESDAMES,
MESSIEURS,
JEUNES ÉLÈVES,
C'est une grande joie pour moi de me retrouver en ce lycée d'Albi et d'y reprendre un instant la parole. Grande joie nuancée d'un peu de mélancolie ; car lorsqu'on revient à de longs intervalles, on mesure soudain ce que l'insensible fuite des jours a ôté de nous pour le donner au passé. Le temps nous avait dérobés à nous mêmes, parcelle à parcelle, et tout à coup c'est un gros bloc de notre vie que nous voyons loin de nous. La longue fourmilière des minutes emportant chacune un grain chemine silencieusement, et un beau soir le grenier est vide.
Mais qu'importe que le temps nous retire notre force peu à peu, s'il l'utilise obscurément pour des oeuvres vastes en qui survit quelque chose de nous ? Il y a vingt deux ans, c'est moi qui prononçais ici le discours d'usage. Je me souviens (et peut-être quelqu'un de mes collègues d'alors s'en souvient-il aussi) que j'avais choisi comme thème : les Jugements humains. Je demandais à ceux qui m'écoutaient de juger les hommes avec bienveillance, c'est-à-dire avec, équité, d'être attentifs dans les consciences les plus médiocres et les existences les plus dénuées, aux traits de lumière, aux fugitives étincelles de beauté morale par où se révèle la vocation de grandeur de la nature humaine. Je les priais d'interpréter avec indulgence le tâtonnant effort de l'humanité incertaine.
Peut-être dans les années de lutte qui ont suivi, ai-je manqué plus d'une fois envers des adversaires à ces conseils de généreuse équité. Ce qui me rassure un peu, c'est que j'imagine qu'on a dû y manquer aussi parfois à mon égard, et cela rétablit 1'équilibre. Ce qui reste vrai, à travers toutes nos misères, à travers toutes les injustices commises ou subies, c'est qu'il faut faire un large crédit à la nature humaine ; c'est qu'on se condamne soi-même à ne pas comprendre l'humanité, si on n'a pas le sens de sa grandeur et le pressentiment de ses destinées incomparables.
Cette confiance n'est ni sotte, ni aveugle, ni frivole. Elle n'ignore pas les vices, les crimes, les erreurs, les préjugés, les égoïsmes de tout ordre, égoïsme des individus, égoïsme des castes, égoïsme des partis, égoïsme des classes, qui appesantissent la marche de l'homme, et absorbent souvent le cours du fleuve en un tourbillon trouble et sanglant. Elle sait que les forces bonnes, les forces de sagesse, de lumière, de justice, ne peuvent se passer du secours du temps, et que la nuit de la servitude et de l'ignorance n'est pas dissipée par une illumination soudaine et totale, mais atténuée seulement par une lente série d'aurores incertaines.
Oui, les hommes qui ont confiance en l'homme savent cela. Ils sont résignés d'avance à ne voir qu'une réalisation incomplète de leur vaste idéal, qui lui-même sera dépassé ; ou plutôt ils se félicitent que toutes les possibilités humaines ne se manifestent point dans les limites étroites de leur vie. Ils sont pleins d'une sympathie déférente, et douloureuse pour ceux qui ayant été brutalisés par l'expérience immédiate ont conçu de pensées amères, pour ceux dont la vie a coïncidé avec des époques de servitude, d'abaissement et de réaction, et qui, sous le noir nuage immobile, ont pu croire que le jour ne se lèverait plus ; Mais eux-mêmes se gardent bien d'inscrire définitivement au passif de l'humanité qui dure les mécomptes des générations qui passent. Et ils affirment avec une certitude qui ne fléchit pas, qu'il vaut la peine de penser et d'agir, que l'effort humain vers la clarté et le droit n'est jamais perdu. L'histoire enseigne aux hommes la difficulté des grandes tâches et la lenteur des accomplissements, mais elle justifie l'invincible espoir.
Dans notre France moderne, qu'est-ce donc que la République ? C'est un grand acte de confiance. Instituer la République, c'est proclamer que des millions d hommes sauront tracer eux-mêmes la règle commune de leur action ; qu'ils sauront concilier la liberté et la loi, le mouvement et l'ordre ; qu'ils sauront se combattre sans se déchirer ; que leurs divisions n'iront pas jusqu'à une fureur chronique de guerre civile, et qu'ils ne chercheront jamais dans une dictature passagère une trêve funeste et un lâche repos. Instituer la République, c'est proclamer que les citoyens des grandes nations modernes, obligés de suffire par un travail constant aux nécessités de la vie privée et domestique, auront cependant assez de temps et de liberté d'esprit pour s'occuper de la chose commune. Et si cette République surgit dans un monde monarchique encore, c'est assurer qu'elle s'adaptera aux conditions compliquées de la vie internationale, sans entreprendre sur l'évolution plus lente des autres peuples, mais sans rien abandonner de sa fierté juste et, sans atténuer l'éclat de son principe.
Oui, la République est un grand acte de confiance et un grand acte d'audace. L'invention en était si audacieuse, si paradoxale, que même les hommes hardis qui, il y a cent dix ans, ont révolutionné le monde, en écartèrent d'abord l'idée. Les constituants de 1789 et de 1791, même les législateurs de 1792 croyaient que la monarchie traditionnelle était l'enveloppe nécessaire de la société nouvelle. Ils ne renoncèrent à cet abri que sous les coups répétés de la trahison royale. Et quand enfin ils eurent déraciné la royauté, la République leur apparut moins comme un système prédestiné que comme le seul moyen de combler le vide laissé par la monarchie. Bientôt cependant, et après quelques heures d'étonnement et presque d'inquiétude, ils l'adoptèrent de toute leur pensée et de tout leur coeur. Ils résumèrent, ils confondirent en elle toute la Révolution. Et ils ne cherchèrent point à se donner le change. Ils ne cherchèrent point à se rassurer par l'exemple des républiques antiques ou des républiques helvétiques et italiennes. Ils virent bien qu'ils créaient une oeuvre, nouvelle, audacieuse et sans précédent. Ce n'était point l'oligarchique liberté des républiques de la Grèce, morcelées, minuscules et appuyées sur le travail servile. Ce n'était point le privilège superbe de servir la république romaine, haute citadelle d'où une aristocratie conquérante dominait le monde, communiquant avec lui par une hiérarchie de droits incomplets et décroissants qui descendait jusqu'au néant du droit, par un escalier aux marches toujours plus dégradées et plus sombres, qui se perdait enfin dans l'abjection de l'esclavage, limite obscure de la vie touchant à la nuit souterraine. Ce n'était pas le patriciat marchand de Venise et de Gênes. Non c'était la République d'un grand peuple où il n'y avait que des citoyens et où tous les citoyens étaient égaux. C'était la République de la démocratie et du suffrage universel. C'était une nouveauté magnifique et émouvante.
Les hommes de la Révolution en avaient conscience. Et lorsque dans la fête du 10 août 1793, ils célébrèrent cette Constitution, qui pour la première fois depuis l'origine de l'histoire organisait la souveraineté nationale et la souveraineté de tous, lorsque artisans et ouvriers, forgerons, menuisiers, travailleurs des champs défilèrent dans le cortège, mêlés aux magistrats du peuple et ayant pour enseignes leurs outils, le président de la Convention put dire que c'était un jour qui ne ressemblait à aucun autre jour, le plus beau depuis que le soleil était suspendu dans l'immensité de l'espace Toutes les volontés se haussaient pour être à la mesure de cette nouveauté héroïque. C'est pour elle que ces hommes combattirent et moururent. C'est en son nom qu'ils refoulèrent les rois de l'Europe. C'est en son nom qu'ils se décimèrent. Et ils concentrèrent en elle une vie si ardente et si terrible, ils produisirent par elle tant d'actes et tant de pensées, qu'on put croire que cette République toute neuve, sans modèle comme sans traditions, avait acquis en quelques années la force et la substance des siècles. Et pourtant que de vicissitudes et d'épreuves avant que cette République que les hommes de la Révolution avaient crue impérissable soit fondée enfin sur notre sol. Non seulement après quelques années d'orage elle est vaincue, mais il semble qu'elle s'efface à jamais et de l'histoire et de la mémoire même des hommes. Elle est bafouée, outragée ; plus que cela, elle est oubliée. Pendant un demi-siècle, sauf quelques coeurs profonds qui gardaient le souvenir et l'espérance , les hommes, la renient ou même l'ignorent. Les tenants de l'ancien régime ne parlent d'elle que pour en faire honte à la Révolution : "Voilà où a conduit le délire révolutionnaire". Et parmi ceux qui font profession de défendre le monde moderne, de continuer la tradition de la Révolution, la plupart désavouent la République et la démocratie. On dirait qu'ils ne se souviennent même plus. Guizot s'écrie : "Le suffrage universel n'aura jamais son jour". Comme s'il n'avait pas eu déjà ses grands jours d'histoire, comme si la Convention n'était pas sortie de lui. Thiers, quand il raconte la révolution du 10 août , néglige de dire qu'elle proclama le suffrage universel, comme si c'était là un accident sans importance et une bizarrerie d'un jour. République, suffrage universel, démocratie, ce fut, à en croire les sages, le songe fiévreux des hommes de la Révolution. Leur oeuvre est restée, mais leur fièvre est éteinte et le monde moderne qu'ils ont fondé, s'il est tenu de continuer leur oeuvre, n'est pas tenu de continuer leur délire. Et la brusque résurrection de la République, reparaissant en 1848 pour s'évanouir en 1851, semblait en effet la brève rechute dans un cauchemar bientôt dissipé.
Et voici maintenant que cette République qui dépassait de si haut l'expérience séculaire des hommes et le niveau commun de la pensée que quand elle tomba ses ruines mêmes périrent et son souvenir s'effrita, voici que cette République de démocratie, de suffrage universel et d'universelle dignité humaine, qui n'avait pas eu de modèle et qui semblait destinée à n'avoir pas de lendemain, est devenu la loi durable de la nation, la forme définitive de la vie française, le type vers lequel évoluent lentement toutes les démocraties du monde.
Or, et c'est là surtout ce que je signale à vos esprits, l'audace même de la tentative a contribué au succès. L'idée d'un grand peuple se gouvernant lui-même était si noble qu'aux heures de difficulté et de crise elle s'offrait à la conscience de la nation. Une première fois en 1793 le peuple de France avait gravi cette cime, et il y avait goûté un si haut orgueil, que toujours sous l'apparent oubli et l'apparente indifférence, le besoin subsistait de retrouver cette émotion extraordinaire. Ce qui faisait la force invincible de la République, c'est qu'elle n'apparaissait pas seulement de période en période, dans le désastre ou le désarroi des autres régimes, comme l'expédient nécessaire et la solution forcée. Elle était une consolation et une fierté. Elle seule avait assez de noblesse morale pour donner à la nation la force d'oublier les mécomptes et de dominer les désastres. C'est pourquoi elle devait avoir le dernier mot. Nombreux sont les glissements et nombreuses les chutes sur les escarpements qui mènent aux cimes ; mais les sommets ont une force attirante. La République a vaincu parce qu'elle est dans la direction des hauteurs, et que l'homme ne peut s'élever sans monter vers elle. La loi de la pesanteur n'agit pas souverainement sur les sociétés humaines ; et ce n'est pas dans les lieux bas qu'elles trouvent leur équilibre. Ceux qui, depuis un siècle, ont mis très haut leur idéal ont été justifiés par l'histoire. Et ceux-là aussi seront justifiés qui le placent plus haut encore. Car le prolétariat dans son ensemble commence à affirmer que ce n'est pas seulement dans les relations politiques des hommes, c'est aussi dans leurs relations économiques et sociales qu'il faut faire entrer la liberté vraie, l'égalité, la justice. Ce n'est pas seulement la cité, c'est l'atelier, c'est le travail, c'est la production, c'est la propriété qu'il veut organiser selon le type républicain. A un système qui divise et qui opprime, il entend substituer une vaste coopération sociale où tous les travailleurs de tout ordre, travailleurs de la main et travailleurs du cerveau, sous la direction de chefs librement élus par eux, administreront la production enfin organisée.
Messieurs, je n'oublie pas que j'ai seul la parole et que ce privilège m'impose beaucoup de réserve. Je n'en abuserai point pour dresser dans cette fête une idée autour de laquelle se livrent et se livreront encore d'âpres combats. Mais comment m'était-il possible de parler devant cette jeunesse qui est l'avenir, sans laisser échapper ma pensée d'avenir Je vous aurais offensés par trop de prudence ; car quel que soit votre sentiment sur le fond des choses, vous êtes tous des esprits trop libres pour me faire grief d'avoir affirmé ici cette haute espérance socialiste, qui est la lumière de ma vie. Je veux seulement dire deux choses, parce qu'elles touchent non au fond du problème, mais à la méthode de l'esprit et à la conduite de la pensée. D'abord, envers une idée audacieuse qui doit ébranler tant d'intérêts et tant d'habitudes et qui prétend renouveler le fond même de la vie, vous avez le droit d'être exigeants. Vous avez le droit de lui demander de faire ses preuves, c'est-à-dire d'établir avec précision comment elle se rattache à toute l'évolution politique et sociale, et comment elle peut s'y insérer. Vous avez le droit de lui demander par quelle série de formes juridiques et économiques elle assurera le passage de l'ordre existant à l'ordre nouveau. Vous avez le droit d'exiger d'elle que les premières applications qui en peuvent être faites ajoutent à la vitalité économique et morale de la nation. Et il faut qu'elle prouve, en se montrant capable de défendre ce qu'il y a déjà de noble et de bon dans le patrimoine humain, qu'elle ne vient pas le gaspiller, mais l'agrandir. Elle aurait bien peu de foi en elle-même si elle n'acceptait pas ces conditions.
En revanche, vous, vous lui devez de l'étudier d'un esprit libre, qui ne se laisse troubler par aucun intérêt de classe. Vous lui devez de ne pas lui opposer ces railleries frivoles, ces affolements aveugles ou prémédités et ce parti pris de négation ironique ou brutale que si souvent, depuis, un siècle même, les sages opposèrent à la République, maintenant acceptée de tous, au moins en sa forme. Et si vous êtes tentés de dire encore qu'il ne faut pas s'attarder à examiner ou à discuter des songes, regardez en un de vos faubourgs. Que de railleries, que de prophéties sinistres sur l'oeuvre qui est là ! Que de lugubres pronostics opposés aux ouvriers qui prétendaient se diriger eux-mêmes, essayer dans une grande industrie la forme de la propriété collective et la vertu de la libre discipline. L'oeuvre a duré pourtant ; elle a grandi : elle permet d'entrevoir ce que peut donner la coopération collectiviste. Humble bourgeon à coup sûr mais qui atteste le travail de la sève, la lente montée des idées nouvelles la puissance de transformation de la vie. Rien n'est plus menteur que le vieil adage pessimiste et réactionnaire de l'Ecclésiaste désabusé : "II n'y a rien de nouveau sous le soleil". Le soleil lui, même a été jadis une nouveauté, et la terre fut une nouveauté, et l'homme fut une nouveauté. L'histoire humaine n'est qu'un effort incessant d'invention, et la perpétuelle évolution est une perpétuelle création.
C'est donc d'un esprit libre aussi, que vous accueillerez cette autre grande nouveauté qui s'annonce par des symptôme multipliés : la paix durable entre les nations, la paix définitive. Il ne s'agit point de déshonorer la guerre dans le passé. Elle a été une partie de la grande action humaine, et l'homme l'a ennoblie par la pensée et le courage, par l'héroïsme exalté, par le magnanime mépris de la mort. Elle a été sans doute et longtemps, dans le chaos de l'humanité désordonnée et saturée d'instincts brutaux, le seul moyen de résoudre les conflits ; elle a été aussi la dure force qui, en mettant aux prises les tribus, les peuples, les races, a mêlé les éléments humains et préparé les groupements vastes. Mais un jour vient, et tout nous signifie qu'il est proche, où l'humanité est assez organisée, assez maîtresse d'elle-même pour pouvoir résoudre par la raison, la négociation et le droit les conflits de ses groupements et de ses forces. Et la guerre, détestable et grande tant qu'elle était nécessaire, est atroce et scélérate quand elle commence à paraître inutile.
Je ne vous propose pas un rêve idyllique et vain. Trop longtemps les idées de paix et d'unité humaines n'ont été qu'une haute clarté illusoire qui éclairait ironiquement les tueries continuées. Vous souvenez-vous de l'admirable tableau que nous a laissé Virgile de la chute de Troie ? C'est la nuit : la cité surprise est envahie par le fer et le feu, par le meurtre, l'incendie et le désespoir. Le palais de Priam est forcé et les portes abattues laissent apparaître la longue suite des appartements et des galeries. De chambre en chambre, les torches et les glaives poursuivent les vaincus ; enfants, femmes, vieillards se réfugient en vain auprés de l'autel domestique que le laurier sacré ne protège plus contre la mort et contre l'outrage, le sang coule à flots, et toutes les bouches crient de terreur, de douleur, d'insulte et de haine. Mais par dessus la demeure bouleversée et hurlante, les cours intérieures, les toits effondrés laissent apercevoir le grand ciel serein et paisible, et toute la clameur humaine de violence et d'agonie monte vers les étoiles d'or : Ferit aurea sidera clamor.
De même, depuis vingt siècles, et de période en période, toutes les fois qu'une étoile d'unité et de paix s'est levée sur les hommes, la terre déchirée et sombre a répondu par des clameurs de guerre.
C'était d'abord l'astre impérieux de Rome conquérante qui croyait avoir absorbé tous le conflits dans le rayonnement universel de sa force. L'empire s'effondre sous le choc des barbares, et un effroyable tumulte répond à la prétention superbe de la paix romaine. Puis ce fut l'étoile chrétienne qui enveloppa la terre d'une lueur de tendresse et d'une promesse de paix. Mais atténuée et douce aux horizons galiléens, elle se leva dominatrice et âpre sur l'Europe féodale. La prétention de la papauté à apaiser le monde sous sa loi et au nom de l'unité catholique ne fit qu'ajouter aux troubles et aux conflits de l'humanité misérable. Les convulsions et les meurtres des nations du moyen age, les chocs sanglants des nations modernes, furent la dérisoire réplique à la grande promesse de paix chrétienne. La Révolution à son tour lève un haut signal de paix universelle par l'universelle liberté. Et voilà que de la lutte même de la Révolution contre les forces du vieux monde, se développent des guerre formidables.
Quoi donc ? La paix nous fuira-t-elle toujours ? Et la clameur des hommes, toujours forcenés et toujours déçus, continuera-t-elle à monter vers les étoiles d'or, des capitales modernes incendiées par les obus, comme de l'antique palais de Priam incendié par les torches Non ! non ! et malgré les conseils de prudence que nous donnent ces grandioses déceptions, j'ose dire, avec des millions d'hommes, que maintenant la grande paix humaine est possible, et si nous le voulons, elle est prochaine. Des forces neuves travaillent : la démocratie, la science méthodique, l'universel prolétariat solidaire. La guerre devient plus difficile, parce qu'avec les gouvernements libres des démocraties modernes, elle devient à la fois le péril de tous par le service universel, le crime de tous par le suffrage universel. La guerre devient plus difficile parce que la science enveloppe tous les peuples dans un réseau multiplié, dans un tissu plus serré tous les jours de relations, d'échanges, de conventions ; et si le premier effet des découvertes qui abolissent les distances est parfois d'aggraver les froissements, elles créent à la longue une solidarité, une familiarité humaine qui font de la guerre un attentat monstrueux et une sorte de suicide collectif.
Enfin, le commun idéal qui exalte et unit les prolétaires de tous les pays les rend plus réfractaires tous les jours à l'ivresse guerrière, aux haines et aux rivalités de nations et de races. Oui, comme l'histoire a donné le dernier mot à la République si souvent bafouée et piétinée, elle donnera le dernier mot à la paix, si souvent raillée par les hommes et les choses, si souvent piétinée par la fureur des événements et des passions. Je ne vous dis pas : c'est une certitude toute faite. Il n'y a pas de certitude toute faite en histoire. Je sais combien sont nombreux encore aux jointures des nations les points malades d'où peut naître soudain une passagère inflammation générale. Mais je sais aussi qu'il y a vers la paix des tendances si fortes, si profondes, si essentielles, qu'il dépend de vous, par une volonté consciente délibérée, infatigable, de systématiser ces tendances et de réaliser enfin le paradoxe de la grande paix humaine, comme vos pères ont réalisé le paradoxe de la grande liberté républicaine. Oeuvre difficile, mais non plus oeuvre impossible.
Apaisement des préjugés et des haines, alliances et fédérations toujours plus vastes, conventions internationales d'ordre économique et social, arbitrage international et désarmement simultané, union des hommes dans le travail et dans la lumière : ce sera, jeunes gens, le plus haut effort et la plus haute gloire de la génération qui se lève. Non, je ne vous propose pas un rêve décevant ; je ne vous propose pas non plus un rêve affaiblissant. Que nul de vous ne croie que dans la période encore difficile et incertaine qui précédera l'accord définitif des nations, nous voulons remettre au hasard de nos espérances la moindre parcelle de la sécurité, de la dignité, de la fierté de la France. Contre toute menace et toute humiliation, il faudrait la défendre ; elle est deux fois sacrée pour nous, parce qu'elle est la France, et parce qu'elle est humaine. Même l'accord des nations dans la paix définitive n'effacera pas les patries, qui garderont leur profonde originalité historique, leur fonction propre dans l'oeuvre commune de 1'humanité réconciliée. Et si nous ne voulons pas attendre, pour fermer le livre de la guerre, que la force ait redressé toutes les iniquités commises par la force, si nous ne concevons pas les réparations comme des revanches, nous savons bien que l'Europe, pénétrée enfin de la vertu de la démocratie et de l'esprit de paix, saura trouver les formules de conciliation qui libéreront tous les vaincus des servitudes et des douleur qui s'attachent à la conquête.
Mais d'abord, mais avant tout, il faut rompre le cercle de fatalité, le cercle de fer, le cercle de haine où les revendications mêmes justes provoquent des représailles qui se flattent de l'être, où la guerre tourne après la guerre en un mouvement sans issue et sans fin où le droit et la violence, sous la même livrée sanglante, ne se discerneront presque plus 1'un de l'autre, et où l'humanité déchirée pleure de la victoire de la justice presque autant que sa défaite.
Surtout, qu'on ne nous accuse point d'abaisser, ou d'énerver les courages. L'humanité est maudite, si pour faire preuve de courage elle est condamnée à tuer éternellement. Le courage, aujourd'hui, ce n'est pas de maintenir sur le monde la nuée de la Guerre, nuée terrible, mais dormante dont on peut toujours se flatter qu'elle éclatera sur d'autres. Le courage, ce n'est pas de laisser aux mains de la force la solution des conflits que la raison peut résoudre ; car le courage est l'exaltation de 1'homme, et ceci en est 1'abdication. La courage pour vous tous, courage de toutes les heures, c'est de supporter sans fléchir les épreuves de tout ordre, physiques et morales, que prodigue la vie. Le courage, c'est de ne pas livrer sa volonté au hasard des impressions et des forces ; c'est de garder dans les lassitudes inévitables l'habitude du travail et de l'action. Le courage dans le désordre infini de la vie qui nous sollicite de toutes parts, c'est de choisir un métier et de le bien faire, quel qu'il soit : c'est de ne pas se rebuter du détail minutieux ou monotone ; c'est de devenir, autant qu'on le peut, un technicien accompli ; c'est d'accepter et de comprendre cette loi de la spécialisation du travail qui est la condition de l'action utile, et cependant de ménager à son regard, à son esprit, quelques échappées vers le vaste monde et des perspectives plus étendue. Le courage, c'est d'être tout ensemble et quel que soit le métier, un praticien et un philosophe. Le courage, c'est de comprendre sa propre vie, de la préciser, de l'approfondir, de l'établir et de la coordonner cependant à la vie générale. Le courage, c'est de surveiller exactement sa machine à filer ou tisser, pour qu'aucun fil ne se casse, et de préparer cependant un ordre social plus vaste et plus fraternel où la machine sera la servante commune des travailleurs libérés. Le courage, c'est d'accepter les conditions nouvelles que la vie fait à la science et à l'art, d'accueillir, d'explorer la complexité presque infinie des faits et des détails, et cependant d'éclairer cette réalité énorme et confuse par des idées générales, de l'organiser et de la soulever par la beauté sacrée des formes et des rythmes. Le courage, c'est de dominer ses propres fautes, d'en souffrir, mais de n'en pas être accablé et de continuer son chemin. Le courage, c'est d'aimer la vie et de regarder la mort d'un regard tranquille ; c'est d'aller à l'idéal et de comprendre le réel ; c'est d'agir et de se donner aux grandes causes sans savoir quelle récompense réserve à notre effort l'univers profond, ni s'il lui réserve une récompense. Le courage, c'est de chercher la vérité et de la dire ; c'est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe, et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques.
Ah ! vraiment, comme notre conception de la vie est pauvre, comme notre science de vivre est courte, si nous croyons que, la guerre abolie, les occasions manqueront aux hommes d'exercer et d'éprouver leur courage, et qu'il faut prolonger les roulements de tambours qui dans les lycées du premier Empire faisaient sauter les coeurs ! Ils sonnaient alors un son héroïque ; dans notre vingtième siècle, ils sonneraient creux. Et vous, jeunes gens, vous voulez que votre vie soit vivante, sincère et pleine. C'est pourquoi je vous ai dit, comme à des hommes, quelques-unes des choses que je portais en moi.
Le "discours à la jeunesse" de Jean JAURES (Albi, 1903)

















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