Les bonnes passions et les mauvaises.
On convient aisément que la passion peut être tantôt bonne et tantôt mauvaise. Mais de sa valeur on possède maintenant un assez bon critère. C’est que tantôt elle produit tous ses mouvements en elle-même et tantôt hors d’elle -même ; tantôt le moi, pour s’agrandir, se porte vers un objet extérieur qui est réellement fini et qui lui paraît infini, tantôt il ne cherche qu’à s’approfondir en trouvant au fond de son essence finie une destination infinie : de telle sorte que l’une ne peut trouver de séjour, puisqu’elle tend d’un mouvement infini vers un objet qui est fini et qui la déçoit dès qu’elle l’atteint, tandis que l’autre le trouve justement dans ce même mouvement infini qui ne lui manque jamais, puisque aucun objet fini ne réussit à le borner ni à le suspendre. Le séjour de la passion en elle-même prouve suffisamment que notre vie a découvert en elle sa véritable fin, que l’absolu lui est devenu présent, qu’il l’éclaire, la soutient et la nourrit. Car il n’y a que la rencontre de l’absolu qui puisse expliquer l’absolu de la passion ; ce qui suffit pour comprendre que l’activité qui tend vers lui, mais qui procède de lui, puisse être à la fois exercée et subie : ce qui est le propre de toute passion véritable.La passion est mauvaise quand elle produit un désarroi du corps et de l’âme que la réflexion, qui s’y ajoute pour l’éprouver, ne cesse elle-même d’accroître. Elle est bonne quand elle les guérit de leur langueur, quand elle leur donne plus de mouvement, quand elle réalise leur accord.
La passion mauvaise nous plonge dans les ténèbres et dans la détresse et la bonne ne nous apporte que du contentement et de la lumière.
La passion mauvaise s’interroge à la fois sur la valeur de son objet et sur son rapport avec nous et celle qui est bonne sur le second point seulement.
L’une cherche toujours à se justifier par le raisonnement, mais sans parvenir à se convaincre, et elle ne vit que de sophismes. L’autre n’en a pas besoin et les repousse : il lui suffit de contempler son objet pour retrouver la sécurité. L’une nous rend esclave de nous-même, c’est -à-dire de notre corps, et l’autre, en nous délivrant, délivre notre âme. L’une retire son sens à notre existence et l’autre le lui donne. L ’une est destructrice et l’autre créatrice de nous-même et du monde.
Vertu de la passion.
On parle toujours de la passion en disant qu’elle est une fureur qui s’empare de nous, qui désorganise notre vie et détruit notre liberté. Mais chacun cherche une passion d’une autre sorte qui surmonte l’opposition entre les mouvements de l’instinct et ceux du vouloir, qui donne à sa conscience une parfaite unité, qui rassemble toutes ses forces autour du même point et libère son initiative, au lieu de l’asservir. Le mot même est admirable puisqu’il désigne l’activité la plus intense que nous puissions exercer, bien qu’elle soit tout entière reçue, une activité si pleine qu’elle exclut l’effort, qui n’est jamais employé que pour la retenir, et où l’on trouve réunies la perfection du mouvement et la perfection du repos : la perfection du mouvement puisqu’elle tend vers un objet infini que nous ne réussissons jamais à épuiser, et la perfection du repos puisque, dans le mouvement même qui l’anime, elle permet à l’être à la fois de se découvrir et de s’accomplir.Chacun cherche un objet digne de susciter en lui une passion qui puisse remplir toute la capacité de son âme. Tant qu’il ne l’a pas rencontré, son existence ne connaît ni élan, ni joie, ni lumière ni but qui mérite ce nom : sa vie est pour lui un problème dont il n’a pas encore trouvé la clef. Il se sent perdu dans le monde qui ne lui offre point de valeur suprême à laquelle il puisse se consacrer, c’est- à-dire se sacrifier. La véritable passion est faite de désintéressement et de générosité ; elle ne cherche à rien acquérir : elle veut réformer le monde.
Alors, au lieu de déchirer notre âme et de la livrer à tous les maux qui accompagnent la misère et l’impuissance, elle nous apporte au contraire la certitude intérieure, l’équilibre, la tranquillité et l’apaisement. Elle abolit tous les troubles intérieurs, elle ne leur laisse plus le loisir d’apparaître. Elle chasse le doute, l’hésitation et l’ennui. Elle n’éprouve point d’inquiétude sur elle -même qui a trouvé la voie et le salut, mais sur son objet, auquel elle craint toujours de ne point donner assez de soins. Elle seule permet à l’être de prendre conscience de la puissance par laquelle il se réalise et de l’identité de sa destinée et de sa vocation.
Nul être n’apporte en naissant une passion déjà formée. La passion doit surgir après une longue période d’attente au moment où notre vie nous découvre son propre faîte. Et nous éprouvons un tremblement dès que nous commençons à sentir son approche. Elle est le signe que nous avons abandonné notre période des tâtonnements et des essais, que notre existence est engagée tout entière, qu’elle ne peut plus se diviser, ni se reprendre. On pourrait dire peut-être qu’il n’y a en nous de passion que de cette idée pure dont nous portons en nous la responsabilité et que nous entreprenons d’incarner.
LOUIS LAVELLE — L’erreur de Narcisse
Bleu Noir - Mylène Farmer
Les Passions
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Car il y a toujours de l’inquiétude dans le rire, quoique aussitôt calmée ; mais dans le sourire tout se détend, sans aucune inquiétude ni défense.
On peut donc dire que l’enfant sourit mieux encore à sa mère que sa mère ne lui sourit ; ainsi l’enfance est toujours la plus belle.
Mais dans tout sourire il y a de l’enfance ; c’est un oubli et un recommencement.
Tous les muscles prennent leur repos et leur aisance, principalement ces muscles puissants des joues et des mâchoires, si naturellement contractés dans la colère, et déjà dans l’attention.
Le sourire ne fait pas attention ; les yeux embrassent tout autour de leur centre.
En même temps la respiration et le cœur travaillent largement et sans gêne, d’où cette couleur de vie et cet air de santé.
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| Colin Firth |
Comme la défiance, ainsi le sourire appelle le sourire ; il rassure l’autre sur soi et toutes choses autour. C’est pourquoi ceux qui sont heureux disent bien que tout leur sourit.
Et l’on peut, d’un sourire, guérir les peines de quelqu’un qu’on ne connaît pas. C’est pourquoi le sourire est l’arme du sage, contre ses propres passions et contre celles d’autrui.
Il les touche là dans leur centre et dans leur force, qui n’est jamais dans les idées ni dans les événements, mais dans cette colère armée qui ne peut sourire.
Source: Alain : « Les passions et la sagesse »
Bibliothèque de la Pléade Gallimard
www.lespasseurs.com
Image:
"Le bonheur d'être là"
"Enfant souriante" - Notre Dame de Monts -Été 1998 © Cyril Delacour, tous droits réservés
http://www.floue.net/
http://www.cyrildphotos.com/
Le sourire est la perfection du rire
Pierre Rabhi
paysan philosophe pionnier du retour à la terre
Paysan, philosophe, homme politique, écrivain, Pierre Rabhi a consacré son existence à la lutte contre la désertification et la malnutrition. Son message : remettre la nature et l’humain au cœur de nos préoccupations. Il est en train de devenir le penseur de référence pour les adeptes de l’écologie, les partisans de la décroissance et les sympathisants de l’altermondialisme. Le combat de Pierre Rabhi contre la logique productiviste est ancien. Homme de l’oasis, né dans le sud de l’Algérie, il n’a eu de cesse, depuis plus de quarante ans, de faire jaillir la vie au cœur d’une nature qu’il perçoit comme une source inestimable de vie. Elevé entre islam et catholicisme, imprégné des valeurs nomades, il quitte une Algérie en guerre pour s’installer en région parisienne au début des années 1960. Travailleur immigré confronté à l’absurdité de l’univers urbain, il opère avec femme et enfants un retour à la terre et devient pionnier de l’agriculture écologique dans une ferme cévenole. Tant le sujet lui tient à cœur, Pierre Rabhi se lance dans la formation.
Pensées
Ses méthodes, à l’opposé de la culture et de l’élevage intensifs, plus respectueuses de la terre nourricière et de la vie qui en jaillit, se propagent sous le nom d’« agroécologie ». Dans les années 1980, il initie en Afrique noire et au Maghreb de nombreux programmes de lutte contre la désertification et la malnutrition. Engagé dans une réflexion politique qu’il défend au sein de son mouvement Terre & Humanisme, il se laisse convaincre de présenter sa candidature à l’élection présidentielle de 2002. Conférencier aguerri, il livre de vibrants éloges à la sobriété : bien vivre mais sans aller au-delà de ses besoins. Emerveillé par la vie, alarmé par les dégradations de l’environnement, Pierre Rabhi soutient que « l’humanité a pu survivre jusqu’à maintenant grâce à son patrimoine végétal et animal et que celui-ci aujourd’hui est en danger… » Son espoir repose essentiellement sur les femmes qui, selon lui, sont « plus près de la nature, ne se laissent pas circonvenir et comprennent mieux que les hommes l’importance de ces problèmes ». L’intelligence universelle Nous croyons être la source de l’intelligence. Cette vision du monde nous a fait choisir la frénésie comme mode d’existence et inventer des machines pour la supporter. Et tandis que nous nous battons avec le temps qui passe, notre capital de vie se dissipe et nous oublions que nous sommes réglés sur le rythme de l’univers. Evoluer au sens où l’entend Pierre Rabhi, c’est « se brancher sur l’intelligence universelle, qui régit à la fois le macrocosme et le microcosme ». Non celle qui produit des prodiges techniques, mais celle que l’on peut pressentir dans la moindre petite graine de plante, la moindre manifestation de vie. A nous de révéler cette intelligence qui nous précède.
L’insurrection des consciences
Pierre Rabhi est de ceux qui pensent que le changement de société ne peut advenir sans changement d’éducation, « celle dont s’est dotée la modernité pour se perpétuer étant anxiogène ». Il en appelle à l’« insurrection des consciences » contre un progrès défini en termes de croissance, de surconsommation, d’industrialisation, générateur de pollution et de destruction. Il prône une éducation basée sur la libération de l’être, l’instauration de l’enthousiasme de grandir, de connaître, et non sur la peur de l’échec.
Pierre Rabhi est de ceux qui pensent que le changement de société ne peut advenir sans changement d’éducation, « celle dont s’est dotée la modernité pour se perpétuer étant anxiogène ». Il en appelle à l’« insurrection des consciences » contre un progrès défini en termes de croissance, de surconsommation, d’industrialisation, générateur de pollution et de destruction. Il prône une éducation basée sur la libération de l’être, l’instauration de l’enthousiasme de grandir, de connaître, et non sur la peur de l’échec.
Le principe du colibri
Le pouvoir de transformer le monde est entre nos mains, assure Pierre Rabhi. A la manière du battement d’ailes du papillon capable de générer des tempêtes à l’autre bout du monde, l’effort individuel du colibri peut contribuer à la libération de tous. Notre responsabilité politique ne se limite pas à l’exercice de notre droit de vote. Appliquer le principe du colibri, c’est résister, chacun à notre niveau, à la logique du profit pour lui préférer celle du vivant. Il nous appartient, à travers nos choix de vie, nos modes de consommation, nos gestes quotidiens, de défendre les valeurs auxquelles nous croyons.
Le pouvoir de transformer le monde est entre nos mains, assure Pierre Rabhi. A la manière du battement d’ailes du papillon capable de générer des tempêtes à l’autre bout du monde, l’effort individuel du colibri peut contribuer à la libération de tous. Notre responsabilité politique ne se limite pas à l’exercice de notre droit de vote. Appliquer le principe du colibri, c’est résister, chacun à notre niveau, à la logique du profit pour lui préférer celle du vivant. Il nous appartient, à travers nos choix de vie, nos modes de consommation, nos gestes quotidiens, de défendre les valeurs auxquelles nous croyons.
EXTRAIT
Dans Conscience et Environnement, Pierre Rabhi fait une apologie de cette terre sans laquelle nous ne sommes rien et que nous détruisons en toute inconscience. « La terre… Combien sommes-nous à comprendre cette glèbe silencieuse que nous foulons durant toute notre vie, quand nous ne sommes pas confinés dans des agglomérations hors sol qui nous la rendent encore plus étrangère ? La terre nourricière est parmi les quatre éléments majeurs celui qui n’a pas existé dès l’origine. Il a fallu des millénaires pour que la mince couche de terre arable d’une vingtaine de centimètres à laquelle nous devons la vie puisse se constituer. Univers silencieux d’une extrême complexité, siège d’une activité intense générée par des micro-organismes, levures, champignons, vers de terre, etc., elle est régie par une sorte d’intelligence mystérieuse et immanente.
C’est dans ce monde discret que s’élaborent, comme dans un estomac, les substances qui permettront aux végétaux de se nourrir, de s’épanouir pour se reproduire, et c’est aux végétaux que les humains et les animaux doivent leur propre survie. Il est donc urgent de reconnaître que la dénomination « terre-mère » n’est pas une métaphore symbolique ou poétique, mais une évidence objective. Ainsi s’est établie une logique extraordinaire fondée sur la cohésion du vivant. La terre, le végétal, l’animal et l’humain sont de cette manière unis et indissociables. Prétendre nous abstraire de cette logique, la dominer ou la transgresser impunément est une dangereuse illusion.
Avec l’ère de la technoscience, de la productivité et de la marchandisation sans limite, l’on ne voit plus dans la terre et les végétaux qu’une source de profit financier. Ce pillage du bien commun de l’humanité est représentatif d’une civilisation qui a donné à la matière minérale, au lucre et à l’avidité humaine les pleins pouvoirs sur le Vivant et les vivants que nous sommes. Notre lien à la terre est si intime, si vital, que rien ne peut le résilier. La conscience et l’entendement devraient permettre à l’humain de comprendre, de ressentir, de s’enchanter de cet ordre et donc de le respecter et d’en prendre soin avec humilité et compassion. […] Il nous faudra sans doute, pour changer jusqu’aux tréfonds de nos consciences, laisser nos arrogances et apprendre avec simplicité les sentiments et les gestes qui nous relient aux évidences.
Retrouver un peu du sentiment de ces êtres premiers pour qui la création, les créatures et la terre étaient avant tout sacrées. La terre recèle les valeurs permanentes faites de ce qui nous manque le plus : la cadence juste, la saveur des cycles et de la patience, l’espoir qui se renouvelle toujours car les puissances de Vie sont infinies. » (Conscience et Environnement, la symphonie de la vie)
Source : Psychologies
Dans Conscience et Environnement, Pierre Rabhi fait une apologie de cette terre sans laquelle nous ne sommes rien et que nous détruisons en toute inconscience. « La terre… Combien sommes-nous à comprendre cette glèbe silencieuse que nous foulons durant toute notre vie, quand nous ne sommes pas confinés dans des agglomérations hors sol qui nous la rendent encore plus étrangère ? La terre nourricière est parmi les quatre éléments majeurs celui qui n’a pas existé dès l’origine. Il a fallu des millénaires pour que la mince couche de terre arable d’une vingtaine de centimètres à laquelle nous devons la vie puisse se constituer. Univers silencieux d’une extrême complexité, siège d’une activité intense générée par des micro-organismes, levures, champignons, vers de terre, etc., elle est régie par une sorte d’intelligence mystérieuse et immanente.
C’est dans ce monde discret que s’élaborent, comme dans un estomac, les substances qui permettront aux végétaux de se nourrir, de s’épanouir pour se reproduire, et c’est aux végétaux que les humains et les animaux doivent leur propre survie. Il est donc urgent de reconnaître que la dénomination « terre-mère » n’est pas une métaphore symbolique ou poétique, mais une évidence objective. Ainsi s’est établie une logique extraordinaire fondée sur la cohésion du vivant. La terre, le végétal, l’animal et l’humain sont de cette manière unis et indissociables. Prétendre nous abstraire de cette logique, la dominer ou la transgresser impunément est une dangereuse illusion.
Avec l’ère de la technoscience, de la productivité et de la marchandisation sans limite, l’on ne voit plus dans la terre et les végétaux qu’une source de profit financier. Ce pillage du bien commun de l’humanité est représentatif d’une civilisation qui a donné à la matière minérale, au lucre et à l’avidité humaine les pleins pouvoirs sur le Vivant et les vivants que nous sommes. Notre lien à la terre est si intime, si vital, que rien ne peut le résilier. La conscience et l’entendement devraient permettre à l’humain de comprendre, de ressentir, de s’enchanter de cet ordre et donc de le respecter et d’en prendre soin avec humilité et compassion. […] Il nous faudra sans doute, pour changer jusqu’aux tréfonds de nos consciences, laisser nos arrogances et apprendre avec simplicité les sentiments et les gestes qui nous relient aux évidences.
Retrouver un peu du sentiment de ces êtres premiers pour qui la création, les créatures et la terre étaient avant tout sacrées. La terre recèle les valeurs permanentes faites de ce qui nous manque le plus : la cadence juste, la saveur des cycles et de la patience, l’espoir qui se renouvelle toujours car les puissances de Vie sont infinies. » (Conscience et Environnement, la symphonie de la vie)
Source : Psychologies
Entretien avec Pierre Rabhi
Histoire, Peur, Connaissance, Education
Economie, Croissance, Dérives, Valeurs :
Agriculture, Ecologie, Proximité, Santé :
Ecologie, Spiritualité :
Révolution humaine, Sobriété heureuse :
Crédit photo : https://edouardmarchal.fr/
Existe-il une vie avant la mort ?
L’auteur du Livre du thé, Okakura Kakuzo, est né en 1862 et mort en 1913. Japonais d’origine, d’éducation, de culture, défenseur des traditions et des mœurs qui ont fait, durant des siècles, la force de la civilisation japonaise, ses ouvrages, les Idéaux de l’Orient (1903), le Réveil du Japon (1905) ont été, comme le Livre du thé (1906), écrits et publiés en anglais.
« Avant de devenir un breuvage, le thé fut d’abord une médecine. Ce n’est qu’au huitième siècle qu’il fit son entrée, en Chine, dans le royaume de la poésie, comme une des distractions élégantes du temps. Au quinzième siècle, le Japon l’ennoblit et en fit une religion esthétique. La cérémonie du thé est un culte basé sur l’adoration du beau parmi les vulgarités de l’existence quotidienne. Il inspire à ses fidèles la pureté et l’harmonie. Il est essentiellement le culte de l’Imparfait, puisqu’il est un effort pour accomplir quelque chose de possible dans cette chose impossible que nous savons être la vie.
La philosophie du thé n’est pas une simple esthétique dans l’acception ordinaire du terme, car elle nous aide à exprimer, conjointement avec l’éthique et avec la religion, notre conception intégrale de l’homme et de la nature. C’est une hygiène, car elle oblige à la propreté ; c’est une économie, car elle démontre que le bien-être réside beaucoup plus dans la simplicité que dans la complexité et la dépense ; c’est une géométrie morale, car elle définit le sens de notre proportion par rapport à l’univers. Elle représente enfin le véritable esprit démocratique de l’Extrême-Orient en ce qu’elle fait de tous ses adeptes des aristocrates du goût.
Le fait que le Japon s’est trouvé si longtemps isolé du reste du monde a aidé puissamment, en développant le goût de la vie intérieure, à propager la philosophie du thé. Nos maisons et nos habitudes, notre façon de nous vêtir et notre cuisine, notre porcelaine, notre laque, notre peinture, notre littérature même, tout, chez nous, a subi son influence. Personne ne peut l’ignorer qui connaît la culture japonaise. » Okakuro Kakuzo
L’art d’être au monde
« Là où je cherchais les lois essentielles,
on me disait fouilleur de détails. »
on me disait fouilleur de détails. »
Marcel Proust
Il y a près d’un siècle, Okakura Kakuzô, lettré japonais persuadé de la valeur universelle de la cérémonie du thé, lui consacrait un traité en forme de manifeste à l’intention du public occidental. A l’industrialisation effrénée, il opposait un art de vivre, précieux refuge de l’humain. Le Livre du thé balaie l’aspect sévère et figé que peut revêtir le cérémonial aux yeux d’un étranger. Okakura, passeur passionné, brise la glace, et offre du même coup une introduction synthétique, concrète, à la conception asiatique de la vie et de l’art.
« Selon l’une de nos expressions usuelles, une personne “manque de thé” lorsqu’elle se montre insensible aux épisodes tragi-comiques qui ponctuent l’existence. Mais notre langue stigmatise également l’esthète sauvage qui, indifférent à la tragédie du monde, s’abandonne sans retenue au flot de ses émotions ; de celui-là, elle dit qu’il a “trop de thé”. » Et Okakura Kakuzô d’interpeller le public occidental auquel il destine son Livre du thé : « Sans doute pourriez-vous moquer notre “excès de thé”, mais ne pourrions-nous pas aussi soupçonner quelque “insuffisance de thé” dans votre constitution ? »
La chambre de thé,
« oasis dans le désert morne de l’existence »
Là où l’Occident ne voit qu’un banal breuvage doré, l’Asie perçoit le symbole d’un rapport équilibré entre le dehors et le dedans. « Le long isolement du Japon sur la scène mondiale, isolement si propice à l’introspection, s’est révélé des plus favorables au développement de la voie du thé », note Okakura Kakuzô. Il publiele Livre du thé en 1906, à une époque où son pays s’occidentalise, s’industrialise et force le respect de l’Europe en faisant la démonstration de sa puissance militaire face à la Russie. Lettré et amateur d’art éclairé, il l’écrit comme un manifeste. Loin du fracas des champs de bataille, à contre-courant de l’évolution de son pays, il veut braquer les projecteurs sur l’atmosphère sereine et raffinée de la chambre de thé, « oasis dans le désert morne de l’existence », et affirmer le rituel qui s’y déroule comme un fait de civilisation à part entière.
« Il fallait assurément une certaine audace pour mettre sur le même plan les feuilles d’un arbuste à l’apparence ordinaire et la puissance industrielle de l’Occident », écrit le maître de thé Sen Soshitsu dans sa postface au Livre du thé. Okakura s’insurge : « Combien de commentaires n’a-t-on pas consacrés au code des samouraïs, à cet art de la Mort pour lequel nos guerriers se sacrifient avec tant d’exaltation ! Alors que la voie du thé, laquelle incarne au mieux notre art de la Vie, n’a guère suscité d’intérêt. » La cérémonie du thé représente à ses yeux la plus précieuse contribution que le Japon puisse apporter à la construction « d’une culture humaine transcendant les frontières des nations » - selon les mots de Sen Soshitsu.
Pour un public étranger, pourtant, la cérémonie du thé peut n’apparaître que comme « l’une des mille et une bizarreries d’un Orient affecté et puéril ». Okakura le sait. Aussi fin connaisseur de la culture asiatique (il maîtrise parfaitement le japonais et le chinois) que de l’Occident (il rédige le Livre du thé dans un anglais élégant et vif), il est idéalement placé pour jouer les passeurs. Il prend le lecteur par la main, bouscule ses attentes et ses préjugés : « Je n’ai nullement l’intention d’être un théiste poli », prévient-il d’entrée.
Le cha-no-yu, la cérémonie du thé, est un culte fondé sur « l’adoration du beau jusque dans les occupations les plus triviales de la vie quotidienne ». « C’est une hygiène, explique Okakura, puisqu’elle contraint à la propreté ; une ascèse, puisqu’elle démontre que le bien-être loge dans la simplicité et non dans quelque coûteuse complexité ; une géométrie éthique, enfin, dans la mesure où elle définit notre sens des proportions au regard de l’univers. Elle représente, par-dessus tout, le véritable esprit démocratique de l’Extrême-Orient, en ce qu’elle fait de chacun de ses adeptes un aristocrate du goût. »
L’industrialisme rend le véritable raffinement toujours plus inaccessible
La cérémonie du thé a le mérite de distendre les liens entre la qualité de la vie et les moyens matériels : « A nos paysans, elle a enseigné l’art de disposer les fleurs - au plus simple travailleur, la vénération des rochers et des eaux. » Ce miracle, pour Okakura, doit être sauvegardé contre vents et marées : « Aujourd’hui, et ce sur toute la planète, l’industrialisme rend le véritable raffinement toujours plus inaccessible. Jamais l’homme n’a eu autant besoin de la chambre de thé ! »
Si le cha-no-yu est aussi profondément enraciné au Japon, c’est, écrit Okakura, qu’« une philosophie subtile le gouverne ». En décrivant la cérémonie du thé, en en retraçant l’histoire, il est amené à expliquer tous les grand courants philosophiques de l’Asie, le Zen et le bouddhisme, le taoïsme et le confucianisme, et à les articuler entre eux. Toujours soucieux d’être compris de son public, il le fait avec la plus grande clarté possible. Essayons de le résumer : le théisme, affirme-t-il, « n’est autre que le taoïsme déguisé ». La cérémonie du thé telle qu’elle s’est développée au Japon trouve ses origines dans le Tch’an, le Zen chinois, une école bouddhiste qui avait assimilé un grand nombre de doctrines taoïstes. Le Zen - qui signifie « méditation » - prend donc ses distances avec le bouddhisme orthodoxe pour se rapprocher du taoïsme. Le taoïsme, quant à lui, se démarque du confucianisme : il incarne l’individualisme de l’esprit chinois méridional, alors que le confucianisme représente l’esprit communautaire de la Chine du Nord.
Un culte de l’Imparfait
Parmi les différentes traductions du Tao figure « la Voie », ou « le chemin ». Le taoïsme met davantage l’accent sur le processus que sur le résultat. En cela, il a « trait au présent », il s’assimile à un véritable « art d’être au monde ». Culte du mouvement, du Relatif, il consiste en un constant réajustement au milieu. Il enseigne à l’homme de « conserver le sens de la proportion des choses », et de « préserver le sens de l’unité ». Le mouvement, l’unité, dans la pensée de Lao-tseu, le maître du taoïsme, trouvent leur origine dans le vide : « Ce n’est qu’au sein du vide que demeure l’essentiel, explique Okakura. La réalité d’une chambre, par exemple, se découvre dans l’espace vide défini par les murs et le plafond eux-mêmes. L’utilité de la cruche réside dans son espace vide, capable de contenir l’eau, non dans sa forme ou sa matière. Le vide est tout-puissant parce qu’il embrasse tout. Ce n’est qu’au sein de la vacuité que le mouvement devient possible. »
Avec la cérémonie du thé, le Zen, qui met sur un même pied l’existence temporelle et l’existence spirituelle, accomplit l’enseignement du taoïsme. La chambre de thé est appelée « Maison du Vide », un nom dans lequel on retrouve la théorie du « tout-englobant », mais aussi « Maison de l’Asymétrique ». On y célèbre le « culte de l’Imparfait », la recherche de la perfection important davantage que la perfection elle-même -le processus davantage que le résultat. La sobriété du décor « laisse volontairement une part d’inachevé que le jeu de l’imagination peut compléter à sa guise ».« La vigueur de la vie et de l’art réside dans leurs possibilités de croissance », écrit Okakura. Car les principes de vie sont aussi des principes artistiques - Zen et taoïsme ne font guère la différence : « L’art, pour être apprécié dans sa plénitude, doit s’harmoniser avec la vie présente. » En Extrême-Orient, explique Okakura, depuis que le Zen est prédominant, l’art évite la symétrie. Celle-ci signifie la finitude, la monotonie, certes, mais aussi la répétition, que la chambre de thé bannit : pas question, par exemple, de juxtaposer une fleur fraîche et un tableau à thème floral. De même, que les Occidentaux puissent accrocher dans une salle à manger des tableaux représentant des victuailles laisse notre guide perplexe... Quant au portrait du maître de maison, il est considéré comme bizarrement redondant avec l’occupant de la pièce. L’économie permet de savourer pleinement ce que l’on a sous les yeux ; elle seule permet la véritable compréhension du beau : « En vérité, jouir en permanence de la vue d’un seul tableau nécessite déjà une extraordinaire faculté d’appréciation. »
Une « Maison de la Fantaisie »
construite à seule fin
« d’abriter une impulsion poétique »
Fidèles à cette conception exigeante de l’art, les maîtres de thé s’entourent d’oeuvres soigneusement choisies, qui les touchent et correspondent au plus près à leur sensibilité individuelle - et à celle de personne d’autre. La chambre de thé est construite dans cet esprit : son rôle est de satisfaire une exigence esthétique personnelle. Un autre nom qui lui est donné, « Maison de la Fantaisie », évoque « une structure éphémère construite à seule fin d’abriter une impulsion poétique ». Les maîtres mots de la cérémonie du thé, longuement détaillés par Sen Soshitsu dans sa postface, sont la pureté, la sérénité et le respect. « L’échec à percevoir l’humanité profonde d’autrui constitue l’une des plus grandes causes de conflits en ce monde », écrit Sen Soshitsu à propos du respect. L’abolition des distinctions sociales dans la chambre de thé nous rappelle l’essence démocratique du rituel.
« La simplicité dévolue à la chambre de thé et son absence de toute vulgarité en font un véritable sanctuaire contre les tourments du monde », résume Okakura. Ces tourments, il en prend toute la mesure : « Le ciel de l’humanité moderne s’est brisé en éclats dans la lutte cyclopéenne pour la richesse et la puissance. » Tout en appelant de ses vœux une résolution de la malédiction, il propose au lecteur de partager ce geste universel, comme un réflexe de survie, une affirmation de son humanité : « Mais en attendant... si nous savourions une tasse de thé ? » Tout est dans cet « en attendant », qui crée une respiration dans notre quotidien, aussi éprouvant soit-il, et sollicite notre capacité à nous abandonner, malgré tout, « à la folle beauté des choses ».
Mona Chollet
Source : Périphéries
"Le ciel de l'humanité moderne s'est brisé en éclats dans la lutte cyclopéenne pour la richesse et la puissance.
Le monde avance à tâtons dans les ténèbres de l'égocentrisme et de la vulgarité.
La connaissance s'achète au prix de la mauvaise conscience, la bienveillance se mesure à l'aune de l'utilité.
L'Orient et l'Occident, comme deux dragons ballottés sur une mer en furie, luttent en vain pour reconquérir le joyau de la vie.
Nous avons besoin d'une nouvelle niu-wa qui répare le grand désastre.
Mais d'ici là... si nous savourions une tasse de thé ? La lumière de l'après-midi éclaire les bambous, les fontaines chantent avec délice, le soupir des pins chuchote dans le chaudron de fonte.
Rêvons d'évanescence et abandonnons-nous à la folle beauté des choses..."
Références citées par Giulia
Photos by teaphotography





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