L’Amour apporte la joie aux créatures
Il est la source du bonheur infini
Car ce n’est pas notre mère qui nous donne la vie,
Mais c’est bien l’Amour.
Louanges et miséricorde sur cette mère véritable !
La voie de l’Amour est un mystère,
En elle il n’y a point de querelle,
Pas d’autres qualités que la profondeur des choses.
A l’amoureux il n’est pas permis de parler
Car il s’agit de non-existence (1) et non pas d’existence.
Je possède un Amour plus pur qu’une eau limpide.
Un tel Amour est nourriture licite pour chacun.
Alors que l’amour des autres est toujours changeant,
C’est l’Amour qui détient le secret des Lumières
C’est un nuage porteur de cent mille éclairs.
Dans le tréfonds de mon être réside la mer de sa gloire
Toutes les créatures sont noyées en cette mer.
Le cœur de l’homme est une chandelle prête à se consumer
La déchirure due à la séparation d’avec le Bien-Aimé
Peut-elle être recousue ?
Ô toi qui ignores la patience et la brûlure
Tu ne peux rien connaître de l’Amour avant qu’il n’ait touché ton cœur.
L’Amour est apparu et il est désormais Le sang coulant dans mes veines,
Il m’a anéanti et m’a rempli du Bien-Aimé
Qui a pénétré toutes les parcelles de mon corps.
L’Amour est apparu et a éclipsé tous les autres amours,
Je me suis consumé et mes propres cendres sont devenues vie.
Par le seul désir d’une nouvelle brûlure
Elles se sont manifestées sous d’innombrables visages.
Dans la voie de l’Amour il faut avancer pas à pas,
Pourtant le seul pas véritable provient de l’Eternel.
Dans la demeure de la non-existence
Se cachent en fait beaucoup de vies
Ô toi (2) dont l’Amour est l’essence de tout émerveillement
Ce qu’apporte ton Amour est total bouleversement.
Combien de temps m’interrogeras-tu sur l’état de mon cœur brûlé
Alors que, de toute évidence,
Tu le connais mieux que moi-même ?
Lorsque mon essence se transformera en océan universel
La beauté des atomes sera pour moi source de Lumière.
C’est pourquoi je brûle comme la chandelle,
Afin que, dans la voie de l’Amour,
Le corps est amoureux de l’âme,
Et l’âme amoureuse du corps.
Je suis amoureux de l’Amour
Et l’Amour est amoureux de moi.
Parfois c’est moi qui le saisis de mes mains
Si tu es amoureux, reste en compagnie de ton semblable
Jour et nuit, prends place dans le cercle(3) des amoureux !
Ainsi, quand tu auras trouvé ce cercle,
Abandonne le monde et laisse entrer en toi
Adaptation française d’Eva de Vitray-Meyerovitch, Jamshid Murtazavi et Jean-Louis Girotto
1 Ce terme désigne le principe métaphysique duquel est issu toute forme d’existence visible ou invisible.
2 Il s’agit ici d’une référence au guide spirituel dont le degré de réalisation intérieure permet de percer les secrets enfouis au plus profond des êtres.
3 Ce cercle désigne l’assemblée des disciples soufis lors de l’accomplissement du rituel collectif.
Source : Soufisme.org
Entre le Soufisme et le Yoga, il n’y a au sommet aucune différence. Le but est le
même que l’on le nomme le Soi ou le Bien-Aimé.
A lire : Rumi, poète de l'amour
A lire : Rumi, poète de l'amour
Ode à l'Amour
(…)
L’autre jour, j’étais là-haut. Je touchais terre, mais si peu : tout s’ouvrait autour de moi, le ciel et les vallées. Je m’appuyais de tout mon corps sur l’air. J’entendais le vent glisser le long des pentes et jouer. J’entendais les pas immobiles des deux monts dressés. J’éprouvais la verticalité de l’espace et ses inflexions au fil des forêts et des roches. Je savais exactement où étaient toutes choses et je les suivais. Je voyais le paysage, et ceux qui étaient près de moi, avec tous leurs yeux, le voyaient aussi, le paysage, autrement, ni plus ni moins.
Illusion! Un aveugle peut entendre, toucher, respirer, deviner un paysage : il ne saurait voir. Allons! Je vous l’accorde : je ne le voyais pas, je le connaissais. Mais êtes-vous suffisamment assurés de ce que vous faites de vos yeux, ou de ce que vos yeux font pour vous, pour affirmer péremptoirement la différence? Chaque fois que je contrôle mes sensations par celles des voyants, c’est une surprise générale.
Pour moi aussi, c’est une surprise : je ne m’habitue pas à cette coïncidence, et j’en viens à penser qu’elle me dépasse. Certainement, elle dépasse mes dons personnels et témoigne de la continuité de l’univers, laquelle est si parfaite qu’elle peut à peine être dite dans ma langue d’homme.
Si j’attrape un son du Blue Ridge1, un courant du Blue Ridge, je connais aussitôt cette montagne toute entière, et je la connais de toutes les façons à la fois : je la vois aussi. Quant à vous, votre chance est la même : regardez-la de tous vos yeux, et aussitôt vous l’entendrez, la pèserez, la palperez.
Je n’ai pas à justifier le fait, car ce n’est pas moi qui ai filé le tissu du monde — ce tissu qui ne comporte pas de trou. Mais j’ai le droit de tenir ce fait longuement et précieusement dans ma pensée, et de vous inviter à me suivre.
À me suivre d’abord dans des mouvements de perception élémentaire. Je pose la main (et de préférences les deux mains) sur le mur de briques de la maison, là au milieu de sa pelouse : aussitôt je connais la maison tout entière. J’ai touché une brique, deux briques, un espace matériel étroit et de la plus parfaite banalité. Je n’ai donc presque rien senti, presque rien appris. Et pourtant je sens la maison jusqu’à son toit.
Cette constatation m’a tellement surpris pendant des années que je la gardais pour moi, à demi persuadé que j’avais affaire à un mirage, à une pure construction imaginative. Puis elle s’est imposée dans toute sa simplicité.
N’ayez crainte, je ne vais pas vous demander, sans plus attendre, de me croire. Je ne vais pas vous demander ce que j’ai mis si longtemps à obtenir de moi-même et n’obtiens encore aujourd’hui que par instants. D’ailleurs ce n’est pas de croyance qu’il s’agit, mais de méditation, c’est-à-dire d’attention.
Nous raisonnons tous à partir d’une idée préconçue : l’idée que la réalité et tout particulièrement la réalité la plus dense, celle que nous disons «matérielle», est constituée de parties successives. Nous nous comportons donc comme si, dans toute opération perceptive, nous devions aller d'un point à un autre, lentement, méticuleusement, analytiquement. Cette analyse devient pour nous le mouvement même de la connaissance, l’unique chemin qui conduit jusqu’aux choses. Nous voyageons ainsi à la surface du monde, sans prendre garde que nous confondons le miroitement de l’étoffe, sa raideur ou son poli, ses dessins, avec l’étoffe elle-même.
Les vrais responsables, ce sont ici nos yeux. En effet, la vue est sans doute le plus souple de nos sens, et le plus généralement exercé. La vue est, d’autre part, celui de nos sens auquel nous daignons nous fier le plus. Mais c’est un sens fondamentalement mobile, dépendant de l’espace et de ses limites, un sens qui n’entre en jeu que s'il est orienté et n’apporte ses informations, des informations nouvelles, que si nous modifions progressivement son angle par rapport aux choses. Voilà une bien grande gêne à laquelle nous devrions songer davantage.
Nous nous promenons le long des choses, nous les caressons du regard, et nous ne connaissons la maison qu’après l’avoir reconstruite de la base jusqu’au toit, brique à brique.
Nous croyons du moins procéder ainsi. Mais en avons-nous la preuve? Comment affirmer qu’il n’y a pas eu dans le premier coup d’œil, dans la première brique que le regard à frappée, le premier ton d’une mélodie dont tous les autres devaient nécessairement jaillir, la raison, elle aussi nécessaire, d'une progression dont tous les éléments étaient dès lors prévisibles?
C’est alors que mon expérience d’aveugle peut-être relaie la vôtre. Car enfin, je vous l’ai dit, une brique pour moi fait la maison, mon premier pas dans le vestibule fait le living-room, le premier son de la voix fait l’homme.
Je ne suis pourtant pas plus malin que les autres. Je n’ai pas de puissance divinatoire ni magnétique spéciale. Ce n’est pas moi qui suis devin : c’est le monde qui se donne tout entier dans chacune de ses parties.
Certains soutiennent que les lignes de la main disent la destinée. Mais il me semble encore plus vrai que le nez, le pli de la lèvre, la folie d’une mèche de cheveux, l’onctuosité ou la raideur de la chair, le plus bref soupir, la toux, le rire, l’oscillation du buste ou sa fixité, la plus légère odeur qui vient d’un homme, disent l’homme tout entier et son destin.
De même, l’air qui me frappe, quand sortant de la voiture, je rencontre le Blue Ridge, me dit le Blue Ridge, et l’air de la 42e Rue me dit Manhattan, et celui du Luxembourg, Paris, Paris tout entier et rien d’autre que Paris.
Naturellement, cette profession de foi est parfaitement intempérante. Mais c’est que je n’ai pas encore dit l’essentiel.
En temps ordinaire, ma main sur la brique modeste et intacte du mur ne m’apprend pas, cela est vrai, que, dix centimètres plus loin, le mur se dégrade ou se fend. Elle ne m’apprend pas, ou très insuffisamment, la pente du toit, l’équilibre ou les contorsions architecturales de l’ensemble. Mais ce n’est la faute ni de la main ni de la brique : c’est ma faute.
À chaque instant je connais du monde juste ce que je mérite d’en connaître. La mesure de ma connaissance est celle de mon désir, de mon attention.
Cette fois nous tenons le fil. Et pas seulement le fil d’un objet particulier, mais celui qui noue l’univers et son réseau vivant.
L’attention seule commande : c’est elle qui fait l’univers.
Je vais donc essayer de rendre ma main attentive, ou plutôt de me rendre attentif à travers elle. Pour cela, il n’est, à ma connaissance, qu’un seul moyen : ne pas transporter les idées de ma tête jusque dans ma main.
J’ai beaucoup d’amitié pour les idées en général, j’en ai encore plus pour les miennes propres, hélas! Mais je crois savoir aujourd’hui que les idées ne sont pas toujours à leur place où nous les mettons, c’est-à-dire dans le moindre de nos gestes. Nous ferions souvent bien mieux de faire le geste d’abord. Au fait, le geste d’habitude ne nous attend pas : ce sont nos idées qui lui courent après, et d’autant plus vite que nous sommes intelligents, comme on dit dans la bonne société. Eh bien, je le répète, nos idées ont souvent, ont presque toujours tort, non pas d’exister, mais de faire un métier qui n’est pas le leur, de se jeter dans nos jambes, de nous barrer le chemin, de se précipiter en tiers dans toutes nos rencontres.
Nos rencontres avec la réalité n’ont pas à être d’abord des rencontres d’intelligence, mais de réalité. Si nous disions à nos idées, à nos opinions, à nos jugements, à nos habitudes, à notre démangeaison de savoir avant de connaître : «Tenez-vous tranquilles, les amis! Je vous appellerai dans un instant», aussitôt, notre perception de l’univers serait bouleversée de fond en comble. Nous ne le reconnaîtrions plus, notre vieux monde. Et il ne serait plus fatigué ni incohérent.
Ce serait une vraie révolution celle-là et pas seulement politique. À la place de ce charroi d’objets morts, d’objets composés et décomposés, dont notre monde est endeuillé à chaque seconde, à la place de ces faits isolés, de ces consciences isolées, de ces monceaux et tourbillonnements qui gagnent sur nous chaque jour davantage, nous verrions se dresser des forces vivantes.
Ce serait, à n’en pas douter, un grand spectacle, et qui aiderait à vivre. Pouvons-nous en dire autant de beaucoup de spectacles de notre monde présent?
Si je me fais attentif à travers ma main, si j’attends la réponse à la question, si petite soit-elle, que j’ai posée, si je patiente, je connaîtrai l’enlacement mobile de toutes choses, le courant qui les unit, tous leurs cristaux. Et la brique me dira la maison, avec ses moindres fêlures ou son plus lointain éclat.
Un homme entièrement attentif connaîtrait entièrement l’univers. Les sages qui font de la sérénité une condition de toute connaissance ont bien raison, car la paix intérieure nous met en disposition attentive. Rien ne disperse davantage que l’inquiétude et le doute, à moins que le doute ne soit méthodique, se réduisant alors à une prudence de l’esprit.
Dans la perception d'un homme attentif, la réalité se livre : des pans entiers se détachent sous la seule pression de la main, sous un seul regard. Mais la main n’est alors, et le regard n’est lui-même qu’un instrument. C’est toujours au-dedans de nous que la connaissance a lieu, c’est-à-dire dans cet endroit où nous sommes reliés à toutes choses créées.
La paix intérieure, c’est cela, et c’est cela l’attention : c’est un état de communication universelle, un état de réunion.
Or, nous passons le meilleur de notre vie à diviser. Nous sommes en brouille, en contestation avec toutes choses, et d’abord avec nous-mêmes. Ce n’est pas seulement une révolte vaine, c’est une folie coûteuse.
Nous passons notre temps à préférer les idées que nous avons du monde au monde même. L’égoïsme n’est qu’une forme, et très particulière, de cette préférence totale. Ce qui m’empêche de lire dans la pensée d’autrui, ce n’est pas le silence d’autrui, ou même ses mensonges. C’est le bruit que je fais, dans ma tête, à son sujet. Avant d’aller à lui, je calcule, je pèse et contre-pèse les mérites et les torts, je tire déjà ma conclusion. Cette conclusion, je la crie dans mes propres oreilles. Je m’enivre d’elle, je m’endors déjà sur elle. Comment pourrais-je m’étonner ensuite de ne pas voir cet homme que j’ai enseveli dans mon vacarme? Je me suis dressé dans mon armure d’habitudes, dressé moi-même entre lui et moi. Je vais donc me tromper, être trompé, m’établir enfin dans ma solitude — une solitude hostile. Ah! L’artificielle misère, et comme il serait plus simple de faire attention! Comme cela nous rendrait heureux!
Le mécanisme de l’attention me fait songer à celui de la mémoire. De même que les premières notes d'une mélodie, retrouvées par hasard, s’accrochent aux suivantes et ressuscitent la musique toute entière, de même la première perception attentive provoque la venue — le retour, devrais-je dire — d’une portion tout entière du monde. Le retour, oui : l’univers apparaît à la façon d'un souvenir. Le paysage que je découvre, que je suis venu jusque dans la lointaine Amérique pour tenir devant moi, il m’attendait quelque part, je le contenais depuis toujours. Ma perception d’aujourd’hui ne fait que l’actualiser, le rendre urgent. L’attention révèle cette absolue préexistence de toutes les parties du monde en moi.
Préexistence ou coexistence? Je n’en déciderai pas. Mais à coup sûr, familiarité totale, mouvement continu de toute chose à toute autre. C’est une grande merveille : je ne puis nommer le fait autrement. Elle rend compte de tout, et même du remplacement instantané — la plus étrange de mes expériences — des sensations visuelles par toutes les autres.
Cet amour, cette circulation de la sève primordiale à travers toutes les fibres de la création, les poètes la voient. C’est pourquoi j’aime tant les poètes. C’est pourquoi j’ai tant d’indulgence envers leurs défauts, et même leurs échecs. Cela au moins qui est essentiel, ils le savent.
Philosophes et savants, il est vrai, le savent aussi. Mais ils placent le foyer de leur attention trop près de leur visage ou de leur pensée pour attraper la mélodie entière du monde : ils n’en saisissent que des fragments. De là, bien des discordances, parfois même de la cacophonie.
Les poètes, eux, portent leur attention très loin, si loin quelquefois qu’il nous est malaisé de les suivre. Ils assistent à des fiançailles, à des mariages partout, ils ont une tendresse sans fin pour les relations les plus distantes : entre les idées et les objets, les hommes et les pierres.
S’ils ne voient pas tout, s’ils ne possèdent pas la connaissance pleine, c’est peut-être simplement qu’ils parlent. Les mots font retomber leur vision en poussière. Les mots les plus beaux, les plus rares n’ont ici aucun privilège : ils diminuent, eux aussi, tout ce qu’ils touchent.
Et moi, qui voudrais vous dire, avec des mots, cette expérience que j’ai de la simplicité du réel, je la diminue moi aussi : la voici toute petite dans mes mains.
Pourtant elle n’est ni petite ni confuse : c’est sur elle que je vis. C’est elle que je respire. C’est de me la rappeler, cette expérience, aussi souvent que je le peux, que je prends le courage d’exister. Mon courage n’est pas à moi, il est dans la vie. À moi de l’accepter ou de la refuser : c’est tout.
Ainsi du courage. Mais ainsi, de même, du bonheur et de la connaissance. Et, au bout du compte, de la vie elle-même.
Tout ce qui fait accepter la vie est bon. Tout ce qui nous la fait refuser est médiocre et provisoire.
1. La crête du Blue Ridge, en Virginie, fait partie de la chaîne des Appalaches.
Jacques Lusseyran
Le monde commence aujourd'hui
Jacques Lusseyran a grandi à Paris et est devenu complètement aveugle à l'âge de huit ans. À la tête d'un important réseau de résistants, il fut arrêté par la Gestapo et interné au camp de Buchenwald de janvier 1944 à avril 1945. Sa vie fut empreinte de la conviction profonde que toute expérience est une occasion et que la joie et la tranquillité sont sans cesse disponibles en nous immédiatement et en abondance.
Réédition aux éditions Silène nov. 2012
Source : Vent d'Eveil
Le pouvoir de l'attention
" La beauté n'est pas une fantaisie, elle possède le sens éternel de la réalité. Les faits qui causent l'abattement et la tristesse ne sont qu'une brume, et lorsqu'à travers cette brume la beauté perce çà et là, nous comprenons que la Paix est vraie, et non le conflit, que l'Amour est vrai et non la haine, et que la Vérité est l'Unité et la non la multitude disjointe".
Rabindranàth Tagore - Extrait de La Religion du poète
Lire : Tagore et les Bauls
La Vérité est l'Unité
En disant « moi », je donne au monde un centre : car le monde ne peut pas avoir pour centre un point matériel, mais seulement une pensée qui perçoit, qui veut et qui sent. Il n'y a qu'elle qui puisse contempler autour d'elle un horizon et en embrasser l'unité. Seulement nous savons depuis longtemps que le monde est infini et que son centre est partout. Il faut donc qu'il existe partout d’autres êtres qui, eux aussi, disent « moi ». On ne peut demander à aucun moi de renoncer à ce privilège qui lui permet de s'établir au centre du monde : autrement il ne serait qu'un objet parmi tous les autres. Mais si le moi est le centre du monde, c'est lui-même qui n'a plus de centre. Or, par une sorte de paradoxe, seule l'idée du Tout peut être le centre du moi ; seule elle peut régler tous ses mouvements, leur donner leur élan et leur but.
Comme nous sommes maîtres de nos mouvements, il n'y a pas de corps dont notre corps ne puisse s'éloigner ; et comme nous sommes maîtres de notre attention, il n'y a pas d'idée avec laquelle notre esprit ne puisse rompre le contact. Mais, de même que dans l'espace matériel nous ne pouvons nous détacher de notre propre corps, dans l'espace spirituel nous ne pouvons pas nous séparer de notre propre pensée. Pourtant, si nous cherchons vainement à nous fuir, plus vainement encore chercherions-nous à fuir le Tout où nous sommes placés pour demeurer seuls avec nous-mêmes. Car nous en retrouvons partout l'immuable présence ; il adhère à nous plus fortement que notre être même. Nous pouvons imaginer que nous disparaissions et que le Tout subsiste; mais nous ne pouvons pas imaginer qu'il disparaisse et que nous subsistions.
La pensée de soi est stérile et exténuante, car c'est la pensée de nos limites. Mais on ne puise sa nourriture qu'hors de soi. C'est hors de soi que chaque être découvre les éléments de sa propre substance ; c'est en participant à ce qui n'est pas lui qu'il se crée lui-même indéfiniment. En se retirant en soi, il se perd : il ne rencontre que son être séparé ; en rapportant à soi tout ce qui est, il perd le contact avec l'absolu qui le fait être. Mais en se quittant, il se trouve ; car il dépasse sans cesse ses limites. Or il n'y a que le Tout qui puisse lui suffire.
Ainsi s'explique que le moi ne puisse obtenir aucun bien véritable comme le bonheur, l'amour ou la connaissance autrement qu'en sortant de lui-même. Ces biens se donnent à lui dès qu'il ne cherche plus à les capter — et même on pourrait dire qu'il faut qu'il se donne à eux pour être capable de les posséder. C'est que chacun d'eux lui ouvre un accès sur le Tout. Mais le moi ne peut espérer atteindre le Tout en dilatant son étendue qui est toujours si bornée, en tendant ses forces qui sont toujours si débiles. Il ne peut y parvenir que s’il accepte de se renoncer : alors seulement se découvre à lui la présence du Tout, dont il refuse de se laisser séparer et qui ne cesse de le combler.
Louis Lavelle
Source PCSI : un autre regard
Le centre du moi
Elle est intelligence et santé,
Unique et multiple,
Subtile et rapide,
Pénétrante, nette, claire et intacte ;
Amie du bien, vive, irrésistible,
Bienfaisante, amie des hommes ;
Ferme, sûre et paisible, toute puissante.
Elle pénètre et traverse toute chose à cause de sa pureté.
Le Livre de la Sagesse
Photo : Julie Andrews
La Sagesse
Que tu es belle, Terre, et que tu es sublime !
Quelle sagesse dans ton obéissance à la lumière, et quelle noblesse dans ta soumission au soleil !
Que tu es séduisante, voilée d'ombre, et que ton visage est rayonnant sous le masque des ténèbres !
Que les chants de ton aube sont cristallins, et que les louanges de ton crépuscule sont prodigieuses !
Que tu es parfaite, Terre, et que tu es majestueuse !
J'ai parcouru tes plaines et gravi tes montagnes;
je suis descendu dans tes vallées et suis entré dans tes grottes.
Dans les plaines, j'ai découvert tes rêves; sur les montagnes, j'ai admiré ta prestance.
Et dans les vallées, j'ai témoigné de ta quiétude; dans les rochers, j'ai senti ta fermeté;
Dans les grottes, j'ai touché à tes mystères...
J'ai sillonné tes mers, exploré tes rivières, et longé tes ruisselets.
J'ai entendu l'Eternité par ler à travers ton flux et ton reflux
et les âges renvoyer les échos de tes mélodies sur les flancs de tes collines.
Et j'ai entendu la Vie s'interpellant dans les cols de tes montagnes et le long de tes pentes.
Tu es la langue de l'Eternité et ses lèvres, les cordes du Temps
et ses doigts, les pensées de la Vie et ses paroles.
Ton Printemps m'a éveillé et m'a conduit vers tes forêts,
où ton souffle exhale au loin son doux parfum en volutes d'encens...
Par une nuit étoilée, j'ai ouvert les écluses de mon âme
et suis allé te côtoyer, le cœur curieux et avide.
Et je t'ai vu regarder les étoiles qui te souriaient.
Alors j'ai rejeté mes fers et mes entraves,
car j'ai découvert que le logis de l'âme est ton univers,
que ses désirs grandissent dans tes désirs,
que sa paix demeure dans ta paix
et que sa joie est dans cette chevelure d'étoiles
que répand la nuit par dessus ton corps...
Immenses sont tes dons, Terre, et profonds sont tes gémissements ;
et longues sont les langueurs de ton cœur pour tes enfants fourvoyés
par leur cupidité sur le chemin de leur vérité.
Nous nous écrions et toi, tu souris.
Nous nous dévoyons et toi, tu expies.
Nous souillons, tu sanctifies.
Et nous blasphémons, tu bénis
Quelle sagesse dans ton obéissance à la lumière, et quelle noblesse dans ta soumission au soleil !
Que tu es séduisante, voilée d'ombre, et que ton visage est rayonnant sous le masque des ténèbres !
Que les chants de ton aube sont cristallins, et que les louanges de ton crépuscule sont prodigieuses !
Que tu es parfaite, Terre, et que tu es majestueuse !
J'ai parcouru tes plaines et gravi tes montagnes;
je suis descendu dans tes vallées et suis entré dans tes grottes.
Dans les plaines, j'ai découvert tes rêves; sur les montagnes, j'ai admiré ta prestance.
Et dans les vallées, j'ai témoigné de ta quiétude; dans les rochers, j'ai senti ta fermeté;
Dans les grottes, j'ai touché à tes mystères...
J'ai sillonné tes mers, exploré tes rivières, et longé tes ruisselets.
J'ai entendu l'Eternité par ler à travers ton flux et ton reflux
et les âges renvoyer les échos de tes mélodies sur les flancs de tes collines.
Et j'ai entendu la Vie s'interpellant dans les cols de tes montagnes et le long de tes pentes.
Tu es la langue de l'Eternité et ses lèvres, les cordes du Temps
et ses doigts, les pensées de la Vie et ses paroles.
Ton Printemps m'a éveillé et m'a conduit vers tes forêts,
où ton souffle exhale au loin son doux parfum en volutes d'encens...
Par une nuit étoilée, j'ai ouvert les écluses de mon âme
et suis allé te côtoyer, le cœur curieux et avide.
Et je t'ai vu regarder les étoiles qui te souriaient.
Alors j'ai rejeté mes fers et mes entraves,
car j'ai découvert que le logis de l'âme est ton univers,
que ses désirs grandissent dans tes désirs,
que sa paix demeure dans ta paix
et que sa joie est dans cette chevelure d'étoiles
que répand la nuit par dessus ton corps...
Immenses sont tes dons, Terre, et profonds sont tes gémissements ;
et longues sont les langueurs de ton cœur pour tes enfants fourvoyés
par leur cupidité sur le chemin de leur vérité.
Nous nous écrions et toi, tu souris.
Nous nous dévoyons et toi, tu expies.
Nous souillons, tu sanctifies.
Et nous blasphémons, tu bénis
Nous dormons sans rêver, et tu rêves dans ton éternelle veille.
Qu'es-tu Terre, et qui es-tu ?
Tu es moi, ô Terre !
Tu es ma vue et ma clairvoyance.
Tu es mes réflexions et mes imaginations ainsi que mes rêves.
Tu es ma faim et ma soif, ma tristesse et ma joie, mon insouciance et ma vigilance.
Tu es la beauté dans mes yeux, le désir ardent dans mon coeur, l'immortalité dans mon âme.
Tu es moi, ô Terre ! Car si je n'existais pas, tu ne serais pas là.
L'oeil du Prophète - Khalil Gibran
Terre
Aimer
quelqu’un, c’est le lire. C’est savoir lire toutes les phrases qui sont
dans le coeur de l’autre, et en lisant le délivrer. C’est déplier son
coeur comme un parchemin et le lire à haute voix, comme si chacun était à
lui-même un livre écrit dans une langue étrangère. Il y a plus de
texte écrit sur un visage que dans un volume de la Pléiade, et quand je
regarde un visage, j’essaie de tout lire, même les notes en bas de
page. Je pénètre dans les visages comme on s’enfonce dans le
brouillard, jusqu’à ce que le paysage s’éclaire dans ses moindres
détails.
Nos
propres actes nous restent indéchiffrables. C’est pourquoi les enfants
aiment tant qu’on leur raconte sans fin tel épisode de leur enfance. Lire ainsi l’autre, c’est favoriser sa respiration, c’est-à-dire le
faire exister. Peut-être que les fous sont des gens que personne n’a
jamais lus, rendus furieux de contenir des phrases qu’aucun regard n’a
jamais parcourues. Ils sont comme des livres fermés.
Une
mère lit dans les yeux de son enfant avant même qu’il sache
s’exprimer. Il suffit d’avoir été regardé par un nouveau-né pour savoir
que le petit d’homme sait tout de suite lire. Il est même comme les
grands lecteurs : Il dévore le visage de l’autre.
On
lit en quelqu’un comme dans un livre, et ce livre s’éclaire d’être lu
et vient nous éclairer en retour, comme ce que fait pour un lecteur une
très belle page d’un livre rare. Quand un livre n’est pas lu, c’est comme s’il n’avait jamais existé.
Ce
qui peut se passer de plus terrible entre deux personnes qui s’aiment,
c’est que l’une des deux pense qu’elle a tout lu de l’autre et
s’éloigne, d’autant qu’en lisant on écrit, mais d’une manière très
mystérieuse, et que le coeur de l’autre est un livre qui s’écrit au fur
et à mesure et dont les phrases peuvent s’enrichir avec le temps. Le
coeur n’est achevé et fait que quand il est fracturé par la
mort. Jusqu’au dernier moment le contenu du livre peut être changé. On
n’a pas la pleine lecture de ce qu’on lit tant que l’autre est vivant.
Dieu serait le seul lecteur parfait, celui qui donne à cette lecture tout son sens. Mais la plupart du temps, la lecture de l’autre reste très superficielle et on ne se parle pas vraiment.
Dieu serait le seul lecteur parfait, celui qui donne à cette lecture tout son sens. Mais la plupart du temps, la lecture de l’autre reste très superficielle et on ne se parle pas vraiment.
Peut-être
que chacun de nous est comme une maison avec beaucoup de fenêtres. On
peut appeler de l’extérieur et une fenêtre ou deux vont s’éclairer mais
pas toutes. Et parfois exceptionnellement, on va frapper partout et ça
va s’éclairer partout, mais ça, c’est extrêmement rare. Quand la vérité
éclaire partout, c’est l’amour.
Christian Bobin
Chiffon_by_pepytta
sunset_on_a_book_
Orwald Photography
today_has_been_okay__by_homseni
On Deviantart
Etre un livre ouvert
Sur le bord du chemin il tresse l’herbe frêle et repose sa nuque sur un coussin de feuilles.
Il est bien, il est seul avec les anges, heureux d’être au monde, solide et bien portant.
La chaleur le berce, les insectes l’apaisent, il oublie le tourment, il oublie les affaires et glisse sans attendre dans le lit du grand fleuve.
Ses yeux sont verts ou bleus cela dépend du ciel, sa voix est de cristal, sa gorge est une grotte coupée du reste du monde par une longue soif.
Il cherche et trouve le temps sur le bord du chemin, l’hiver en robe de neige qui peigne ses frimas, ses longs cheveux de gel, d’ardoise et de mystère.
Il est jeune et heureux, il frappe de sa langue des mots de pierre éclose.
Les arbres lui font hommage, ils se penchent et le frôlent, lui caressent le visage et lui offrent leur ombre.
Il est enfant du ciel, il est prince des rêves, il est un envoyé qui recouvre de sa main la tristesse du monde.
Il est un enfant clair qui de ses doigts d’éther trace sur la terre une marelle blonde.
Source :
Extrait d'un texte publié par Mémoire du silence
Yoga-Mala
Il est bien, il est seul avec les anges, heureux d’être au monde, solide et bien portant.
La chaleur le berce, les insectes l’apaisent, il oublie le tourment, il oublie les affaires et glisse sans attendre dans le lit du grand fleuve.
Ses yeux sont verts ou bleus cela dépend du ciel, sa voix est de cristal, sa gorge est une grotte coupée du reste du monde par une longue soif.
Il cherche et trouve le temps sur le bord du chemin, l’hiver en robe de neige qui peigne ses frimas, ses longs cheveux de gel, d’ardoise et de mystère.
Il est jeune et heureux, il frappe de sa langue des mots de pierre éclose.
Les arbres lui font hommage, ils se penchent et le frôlent, lui caressent le visage et lui offrent leur ombre.
Il est enfant du ciel, il est prince des rêves, il est un envoyé qui recouvre de sa main la tristesse du monde.
Il est un enfant clair qui de ses doigts d’éther trace sur la terre une marelle blonde.
Source :
Extrait d'un texte publié par Mémoire du silence
Yoga-Mala
Il est un enfant clair
Nous ne pouvons exprimer pleinement l'amour par des mots. Même la plus belle des poésies n'y parvient que partiellement. L'amour est plénitude, perfection, joie et abandon. Il ne naît ni ne meurt; il est éternel. Il est l'essence même de tous les êtres; il est universel.
Il est là, au coeur de l'atome et aux confins de l'univers. Pour le trouver, il nous suffit d'ouvrir les yeux: le voilà. L'amour est tout et tout est amour.
L'être qui aime est heureux car il ne voit en l'autre que la perfection, que la beauté. Sa compassion est pleine et sincère. Il comprend la souffrance de l'autre car tous les deux ne sont qu'un avec l'univers. Plus son amour s'épanouit, plus sa conscience grandit et plus il devient ce qu'il est en essence, l'amour.
L'amour est l'unique réalité de la vie car amour et vie sont synonymes. Tout le reste n'est qu'illusion.





























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