ƒ Lettres à un jeune poète - Rainer Maria RILKE | Carnet de vie

Lettres à un jeune poète - Rainer Maria RILKE

 1902 - Portrait de Rainer Maria Rilke par Helmut Westhoff.

En 1903, un poète de vingt ans, Franz Xaver Kappus, alors étudiant à l'Académie militaire de Wiener-Neustadt, décide d'envoyer à Rainer-Maria Rilke, ses premiers essais poétiques accompagnés d'une lettre dans laquelle il lui avoue douter de sa vocation.


Il ne pouvait espérer plus belle écoute et plus juste accueil à ses incertitudes. Pendant 5 ans, de 1903 à 1908 , avec une extrême délicatesse, Rilke répondra régulièrement à ce jeune homme qu'il ne rencontrera jamais Humble et magistral à la fois, Rilke aborde tous les grands sujets de l'existence : l'amour, la mort, Dieu, la solitude . Il dévoile également ses influences : l'écrivain danois Jacobsen, le sculpteur Rodin... Trois ans après la mort du maître, en 1929 , Franz Xaver Kappus édite dix courriers que lui a envoyés l'auteur des Elégies de Duino et les accompagne d'une courte et respectueuse préface. Il décide simplement d'intituler ce recueil : Lettres à un jeune poète. Ce « guide spirituel » connaîtra un succès éditorial mondial qui ne s'est jamais démenti depuis. (Source ALaLettre)





Rilke écrivait à un jeune poète pour lui conseiller d'être grand, et le consoler d'être seul. Parmi les compagnons prêts à peupler nos solitudes, il énumérait Dieu, et le printemps, et l'enfance, et le vent surtout, "qui a passé par-dessus les arbres de beaucoup de pays". (Source PierdeLune)

Résumé :


Lettres à un jeune poète ("méditation sur la solitude, la création, l'accomplissement intérieur") est l'une des oeuvres les plus connue et les plus accessibles de Rainer Maria Rilke. L'aventure poétique de Rainer Maria Rilke n'est pas limitée à la seule création, elle recèle également une réflexion sur l'acte littéraire.Dans les Lettres à un jeune poète, l'auteur révèle ses doutes tout autant que ses joies de créateur. Il répond à une longue missive qui lui fut envoyée par Franz Xaver Kappus, âgé de 20 ans, dans laquelle le jeune homme se confiait entièrement à lui. Les dix lettres qui constituent ce recueil ont été écrites par Rilke entre 1903 et 1908. Elles retracent le processus de maturation de l'auteur tout autant qu'elles portent en germe les thèmes centraux des Élégies de Duino et Sonnets à Orphée, ses oeuvres maîtresses. Rilke endosse à l'égard de Kappus le rôle de guide, cherchant à clarifier les enjeux essentiels de la poésie. Il lui fait part de la solitude nécessaire à toute entreprise littéraire, de la confrontation vitale avec la réalité crue, et lui fait pressentir le bonheur des "aubes nouvelles", ces extases fugaces qui compensent la douleur de l'enfantement poétique. Un voyage aux sources de la création. --Lenaïc Gravis et Jocelyn Blériot
Critique/Presse :


Les lettres à un jeune poète sont tout autant des lettres écrites par un jeune poète –Rilke a vingt-sept ans lorsqu'il répond pour la première fois , trente-deux ans lorsqu'il écrit la dernière lettre publiée- à un jeune homme dont la figure précise reste dans l'ombre de sorte qu'il devient, pour ainsi dire, l'éponyme, moins d'un âge, que d'une période de la vie, définie par un type de dilemmes. La force de ces lettres et leur très vaste lectorat tient d'abord à ceci que ce qu'on lit dans les réponses de Rilke prend un tour quasi universel en même temps qu'il y a suffisamment d'indications particulières pour ancrer la personne de Franz Kappus dans une réalité individuelle. C'est que ce dernier traverse ce moment inévitable, mais irréductiblement singulier dans l'expérience, au cours duquel chacun s'efforce de "passer" vers le monde adulte et de parvenir à être enfin vraiment soi-même. La poésie bien sûr n'est pas absente de ces lettres, mais c'est d'abord parce qu'elle est recherche d'une vérité intime. Il s'agit tout autant d'écriture en général, de création artistique, que, pour finir, de la raison intime qui détermine le choix d'existence que tout un chacun peut vouloir découvrir en soi. (Extrait de la préface du traducteur) "Paresse ou incompréhension, j'ai souvent eu de grandes difficultés à lire. Les lettres que Rainer Maria Rilke (alors âgé de 28 ans) adressait au jeune poète Franz Kappus, me sont apparues comme une eau claire. J'ai plongé dans cette lecture sans reprendre mon souffle. Ma rencontre avec ces lettres reste un choc; une émotion au bord des larmes. J'aimerais vous faire partager cette émotion, et vous faire entendre toute la grandeur, toute la beauté de cette méditation intérieure." Barbara (Courant octobre 1991, Barbara, pour les éditions Claudine Ducaté enregistre Les lettres à un jeune poète de Rainer Maria Rilke. Dix lettres plus un sonnet de Franz Kappus sont lues. L'enregistrement a été commercialisé uniquement en cassette audio.) Ce sont les Lettres à un jeune poète qui sont aujourd’hui l’œuvre la plus connue de Rainer Maria Rilke, celle qui semble résonner de la façon la plus contemporaine. Stan Neumann. (Source Mondalire)



INTRODUCTION :
(Lettre de Franz Xaver Kappus)

C'était la fin de l'automne 1902, j'étais assis dans le parc de l'École militaire, à Wiener Neustadt, sous de séculaires marronniers, et je lisais un livre.

J'étais si profondément absorbé par ma lecture que je remarquai à peine le seul de nos professeurs à n'être pas officier, l'aumônier de l'École, le savant et bon Horacek, s'approcher de moi. Il me prit le volume des mains, contempla la couverture et hocha la tête. « Poésies de Rainer Maria Rilke? » interrogea-t-il, songeur. Il feuilleta le livre, ouvrant çà et là, parcourut quelques vers; son regard se perdit au loin, songeur, puis il finit par incliner la tête: « Eh bien, l'élève René Rilke est donc devenu poète. »Et j'appris que ce garçon fluet, pâle, avait été inscrit par ses parents, plus de quinze ans auparavent, à l'École militaire élémentaire de Sankt Pölten afin qu'il devienne officier.

À l'époque, Horacek y avait été aumonier et il se souvenait encore très nettement de cet ancien élève. Il le décrivit comme un jeune garçon très doué, calme et sérieux, qui se tenait volontiers à l'écart, supportant avec patience les contraintes de la vie d'internat, et qui, au bout de la quatrième année, passa, en même temps que les autres, à l'École militaire supérieure qui se trouvait alors à Mährisch-Weisskirchen.

Mais sa constitution s'y révéla trop fragile, voilà pourquoi ses parents le firent sortir de l'école et le laissèrent poursuivre des études, chez eux, à Prague.

Horacek ignorait à quel cours avait ensuite obéi son existence concrète.On comprendra que, après cela, je résolu dans l'heure d'envoyer mes tentatives poétiques à Rainer Maria Rilke et de solliciter son jugement.

Je n'avais pas encore vingt ans et j'étais sur le point d'embrasser un métier que je ressentais exactement contraire à mes inclinaisons; si j'espérais quelque compréhension c'était précisément de la part de quelqu'un comme le poète qui avait signé le livre Mir zu Feier 1.

Et sans que je l'ai vraiment prémeditée, une lettre finit par accompagner mes vers; je m'y livrais sans réserve, comme jamais je ne l'avais fait auparavent, et comme jamais non plus, par la suite à qui que ce soit d'autre.Bien des semaines passèrent avant que ne vînt la réponse.

La lettre, cachetée de bleu, avait été postée à Paris; elle pesait lourd et l'enveloppe portait la même belle écriture, nette et assurée, que le texte, de sa première à sa dernière ligne.

C'est ainsi que débuta ma correspondance régulière avec Rainer Maria Rilke, qui dura jusqu'en 1908, et qui peu à peu se raréfia, car la vie me fit dériver vers des domaines dont la chaleureuse, la douce et touchente attention du poète eût précisément voulut me tenir éloigné.

Mais ce n'est pas ce qui est important. Seules importent les dix lettres qui suivent; elles sont importantes pour la connaissance du monde au sein duquel à vécu, à créé Rainer Maria Rilke, et elles importent aussi pour nombre de ceux qui, aujourd'hui et demain, prennent leur essor et se développent.

Lorsque parle une grande figure originale, les petits doivent se taire.

Berlin, juin 1929

Franz Xaver Kappus



Extraits

Borgeby Gård, Flädie, Suède, le 12 août 1904 Je tiens de nouveau à vous parler un instant, cher monsieur Kappus, bien que je ne puisse rien dire qui fût de quelque secours, et soit à peine en mesure d'écrire quelque chose d'utile. Vous avez eu de nombreuses et grandes tristesses qui sont passées. Et vous dites que même le fait qu'elles aient passé vous a été pénible et fut délibitant. Mais demandez-vous, je vous en prie, si ces grandes tristesses ne vous ont pas traversées plutôt qu'elles n'ont passé? Si bien des choses en vous ne se sont pas transformées, si vous-même quelque part, en quelque endroit de votre être, vous n'avez pas changé tandis que vous étiez tristes? Seules sont dangereuses et mauvaises ces tristesses que l'on porte avec soi parmi les gens afin de couvrir leurs propos. Telles des maladies traitées superficiellement et de manière aberrante, elles ne font que reculer pour faire d'autant plus irruption après une courte rémission; et elles s'accumulent en vous, constituent une forme de vie non vécue, méprisée, gâchée, une forme de vie dont on peut mourir. S'il nous était possible de voir au-delà des limites où s'étend notre savoir, et encore un peu plus loin au-delà des contreforts de nos intuitions, peut-être alors supporterions-nous nos tristesses avec plus de confiance que nos joies. Elle sont, en effet, ces instants où quelque chose de nouveau a pénétré en nous, quelque chose d'inconnu; nos sentiments font silence alors, obéissant à une gêne effarouchée, tout en nous se rétracte, le silence se fait, et ce qui est nouveau, que personne ne connaît, se tient là, au centre, et se tait.


Je crois que presque toutes nos tristesses sont des moments de tension que nous ressentons comme une paralysie car nous sommes désormais sourds à la vie de nos sentiments devenus étranges. Nous sommes seuls, en effet, face à cette étrangeté qui est entrée en nous; car, pour un temps, tout ce qui nous est familier, tout ce qui est habituel nous est ravi; nous sommes, en effet, au coeur d'une transition où nous ne savons pas nous fixer. C'est aussi la raison pour laquelle la tristesse est passagère: ce qui est nouveau en nous, l'adjuvant de ce que nous étions, est allé jusqu'à notre coeur, a pénétré son lieu le plus intime, mais n'y est pas non plus resté: il a été passé dans le sang. Et nous ne savons pas ce que c'était. Il serait facile de nous persuader qu'il ne s'est rien passé; mais nous avons pourtant bien changé, comme change une maison où un hôte est entré. Nous sommes incapables de dire qui est entré, nous ne le saurons sans doute jamais, et pourtant bien de signes témoignent du fait que c'est ainsi que l'avenir pénètre en nous pour s'y modifier longtemps avant qu'il n'arrive lui-même. Voilà pourquoi il est si important d'être solitaire et attentif lorqu'on est triste: l'instant apparemment immobile où, semble-t-il, rien ne se passe, cet instant où l'avenir pénètre en nous est en effet beaucoup plus proche de la vie que cet autre moment arbitraire et patent où l'avenir nous arrive pour ainsi dire de l'extérieur.


Plus nous sommes silencieux, patients et disponibles lorsque nous sommes tristes, et plus ce qui est nouveau pénètrera profondément et sûrement en nous, mieux nous le ferons nôtre; il sera d'autant plus notre destin propre, et, plus tard, lorsqu'il «se produira» (c'est-à-dire lorsqu'il surgira de nous pour passer aux autres), nous nous sentirons profondément intimes et proches. Et c'est nécessaire. Il est nécessaire — et c'est vers cela que peu à peu doit tendre notre évolution — que nous ne nous heurtions à aucune expérience étrangère, mais que nous ne rencontrions que ce qui, depuis longtemps, nous appartient. Il a déjà fallu repenser tant de conceptions du mouvement qu'on saura peu à peu admettre que ce que nous appelons destin provient des hommes et ne vient pas de l'extérieur. C'est uniquement parce que nombre d'entre eux ne se sont pas imprégnés de leur destin quand il vivaient en eux, ne l'ont pas transformé en ce qu'il sont eux-même, qu'ils n'ont pas su reconnaître ce qui provenait d'eux; cela leur était si étranger que, dans leur crainte confuse, ils ont cru qu'il venait à l'instant de les atteindre car ils juraient n'avoir jamais auparavent rien trouvé de pareil en eux. De même qu'on s'est longtemps abusé à propos du mouvement du soleil, on continue encore à se tromper sur le mouvement de ce qui est à venir. L'avenir est fixe, cher monsieur Kappus, mais c'est nous qui nous nous déplaçons dans l'espace infini.


[...]



Actuellement à Worpswede près de Brême, le 16 juillet 1903


[...]


Mon bien cher monsieur Kappus, j'ai laissé longtemps sans réponse une lettre de vous, non que je l'eusse oubliée, au contraire, elle était des lettres qu'on relie lorsqu'on les retrouve parmi la correspondance, et je vous y ai reconnu comme si vous étiez tout proche. [...] Ici, que je suis entouré d'une vaste contrée parcourue par les vents venus des mers, je sens qu'aucun homme ne saura jamais répondre aux questions et aux sentiments qui ont leur vie propre au coeur de votre intimité; car même les meilleurs se perdent dans les mots lorsqu'ils ont à faire entendre ce qui est le plus ténu et qui est presque indicible. Mais je crois pourtant que vous n'êtes pas voué à rester sans réponse si vous vous en tenez à des choses qui ressemblent à celles qui actuellement reposent mes yeux. Si vous vous en tenez à la nature, à ce qu'elle recèle de simple, à ce qui est réduit, qu'à peine quelqu'un remarque et qui, de manière inaperçue, peut parvenir à la grandeur et à l'incommensurable, si vous avez cet amour pour ce qui est infime, et si, en toute simplicité, vous cherchez à gagner, pour le servir, la confiance de ce qui semble indigent, tout vous sera plus facile, tout sera plus cohérent et en quelque manière plus harmonieux, non sans doute pour l'entendement qui, étonné, observe une certaine réserve, mais pour votre conscience la plus profonde, pour votre lucidité et pour votre savoir.


Vous êtes si jeune, en quelque sorte avant tout début, et je voudrais, aussi bien que je le puis, vous prier, cher Monsieur, d'être patient à l'égard de tout ce qui dans votre coeur est encore irrésolu, et de tenter d'aimer les questions elles-mêmes comme des pièces closes et comme des livres écrits dans une langue fort étrangère. Ne cherchez pas pour l'instant des réponses, qui ne sauraient vous être données; car vous ne seriez pas en mesure de les vivre. Or il s'agit précisément de tout vivre. Vivez maintenant les questions. Peut-être vivrez-vous par la suite et petit à petit sans, vous en aperçevoir, en ayant, un jour lointain, pénétré au sein des réponses. Peut-être recelez vous la possibilité de former et de structurer comme une modalité de la vie particulièrement heureuse et pure; éduquez-vous à cela, mais acceptez ce qui arrivera en toute confiance ; et si cela ne provient que de votre seule volonté, d'une quelconque nécessité de votre intériorité, accueillez-le et ne haïssez rien. Ce qui est sexuel est difficile, en effet. Mais ce qui nous a été enjoint est grave, et presque tout ce qui est sérieux est grave, or tout est sérieux. Si seulement vous prenez conscience de cela, et si vous parvenez, à partir de vous-même, de vos dispositions, à votre manière, en puisant dans votre propre expérience, dans votre enfance et dans vos forces, à nouer un rapport tout à fait personnel (que n'influencent ni les convictions ni les moeurs) à la sexualité, vous n'aurez plus à craindre désormais de vous perdre ni d'être indigne de ce qu'il y a de meilleur en vous.


[...]


Ne vous laissez pas abuser par les surfaces; en profondeur, tout est loi. Et ceux qui vivent le secret mal et à faux (ils sont fort nombreux) ne fourvoient qu'eux-mêmes tout en continuant de le transmettre sans le savoir, comme une lettre cachetée. Et ne soyez pas trompé par la multitude des noms ni par la complexité des cas. Sans doute y a-t-il par-dessus tout un grand principe maternel, désir commun à tout. La beauté d'une vierge, d'un être «qui n'a rien encore accompli» (comme vous le dites si joliment) est maternité qui se pressent et se prépare, s'inquiète et languit. La beauté de la mère est maternité qui se dévoue, et, chez la vieille femme, on trouve une grande mémoire. La maternité est chez l'homme aussi, me semble-t-il, charnelle et spirituelle; la création masculine est elle aussi une sorte d'accouchement, et c'est un enfantement lorsqu'il crée à partir de sa plénitude la plus intime. Et peut-être les sexes sont-ils plus proches qu'on ne le pense; la grande innovation mondiale consistera sans doute en ce que l'homme et la femme, affranchis de tous les sentiments erronés et de toutes les répugnances, ne se chercheront plus comme des contraires s'attirent, mais comme des frères et des soeurs, des voisins qui s'uniront comme des êtres humains pour simplement, gravement et patiemment assumer en commun cette sexualité difficile qui leur échoit.


Mais tout ce qui, un jour, deviendra peut-être possible pour beaucoup, le solitaire peut déjà le préparer et l'élaborer de ses propres mains qui se trompent moins. C'est pourquoi, cher Monsieur, il vous faut aimer votre solitude, et supporter, à travers des plaintes aux beaux accents, la souffrance qu'elle vous cause. Car ceux qui vous sont proches se trouvent au loin, dites-vous, ce qui révèle qu'une certaine ampleur est en train de s'installer autour de vous. Et si ce qui vous est proche est déjà lointain, votre ampleur confine alors aux étoiles, et elle est fort vaste; réjouissez-vous de votre croissance où vous ne pouvez bien sûr vous faire accompagner par personne; soyez gentil à l'égard de ceux qui restent en arrière, soyez calme et sûr de vous face à eux, ne les tourmentez pas de vos doutes ni ne les effrayez de votre assurance ou de votre joie qu'ils ne pourraient saisir. Cherchez à nouer avec eux quelques liens simples et fidèles qui n'auront pas à se modifier nécessairement lorsque vous-même vous transformerez toujours davantage; aimez en eux la vie sous une forme étrangère, et faites montre d'indulgence à l'endroit des personnes qui vieillissent et qui redoutent cette solitude qui vous est familière. Évitez de nourrir ce drame toujours ouvert entre parents et enfants: il gaspille tant de force chez les enfants et consume l'amour des parents qui agit et réchauffe même lorsqu'il ne comprend pas. N'exigez aucun conseil d'eux et ne comptez pas sur la moindre compréhension, mais croyez à leur amour qui vous sera conservé comme un héritage; et soyez persuadé qu'il y a, dans cet amour, une force et une bénédiction que vous n'aurez pas à abandonner pour aller fort loin!


[...]


Votre




[...]



Une seule chose est nécessaire: la solitude. La grande solitude intérieure. Aller en soi-même, et ne rencontrer, des heures durant, personne - c'est à cela qu'il faut parvenir. Etre seul comme l'enfant est seul quand les grandes personnes vont et viennent, mêlées à des choses qui semblent grandes à l'enfant et importantes du seul fait que les grandes personnes s'en affairent et que l'enfant ne comprend rien à ce qu'elle font. S'il n'est pas de communion entre les hommes et vous, essayez d'être prêt des choses: elles ne vous abandonneront pas. Il y a encore des nuits, il y a encore des vents qui agitent les arbres et courent sur les pays. Dans le monde des choses et celui des bêtes, tout est plein d'évènements auxquels vous pouvez prendre part. Les enfants sont toujours comme l'enfant que vous fûtes: tristes et heureux; et si vous pensez à votre enfance, vous revivez parmi eux, parmi les enfants secrets. Les grandes personnes ne sont rien, leur dignité ne répond à rien.



[...] Cherchez en vous-mêmes. Explorez la raison qui vous commande d'écrire; examinez si elle plonge ses racines au plus profond de votre coeur; faites-vous cet aveu : devriez-vous mourir s'il vous était interdit d'écrire. Ceci surtout : demandez-vous à l'heure la plus silencieuse de votre nuit; me faut-il écrire ? Creusez en vous-mêmes à la recherche d'une réponse profonde. Et si celle-ci devait être affirmative, s'il vous était donné d'aller à la rencontre de cette grave question avec un fort et simple "il le faut", alors bâtissez votre vie selon cette nécessité; votre vie, jusqu'en son heure la plus indifférente et la plus infime, doit être le signe et le témoignage de cette impulsion. Puis vous vous approcherez de la nature. Puis vous essayerez, comme un premier homme, de dire ce que vous voyez et vivez, aimez et perdez. N'écrivez pas de poèmes d'amour; évitez d'abord les formes qui sont trop courantes et trop habituelles : ce sont les plus difficiles, car il faut la force de la maturité pour donner, là où de bonnes et parfois brillantes traditions se présentent en foule, ce qui vous est propre. Laissez-donc les motifs communs pour ceux que vous offre votre propre quotidien; décrivez vos tristesses et vos désirs, les pensées fugaces et la foi en quelque beauté. Décrivez tout cela avec une sincérité profonde, paisible et humble, et utilisez, pour vous exprimer, les choses qui vous entourent, les images de vos rêves et les objets de votre souvenir. Si votre quotidien vous paraît pauvre, ne l'accusez pas; accusez-vous vous-même, dites-vous que vous n'êtes pas assez poète pour appeler à vous ses richesses; car pour celui qui crée il n'y a pas de pauvreté, pas de lieu pauvre et indifférent. Et fussiez-vous même dans une prison dont les murs ne laisseraient parvenir à vos sens aucune des rumeurs du monde, n'auriez-vous pas alors toujours votre enfance, cette délicieuse et royale richesse, ce trésor des souvenirs ? Tournez vers elle votre attention. Cherchez à faire resurgir les sensations englouties de ce vaste passé; votre personalité s'affirmira, votre solitude s'étendra pour devenir une demeure de douce lumière, loin de laquelle passera le bruit des autres.

Nous savons peu de choses, mais qu'il faille nous tenir au difficile, c'est là une certitude qui ne doit pas nous quitter. Il est bon d'être seul parce que la solitude est difficile. Qu'une chose soit difficile doit nous être une raison de plus de nous y tenir.
Il est bon aussi d'aimer ; car l'amour est difficile. L'amour d'un être humain pour un autre, c'est peut-être l'épreuve la plus difficile pour chacun de nous, c'est le plus haut témoignage de nous-mêmes ; l'oeuvre suprême dont toutes les autres ne sont que les préparations. C'est pour cela que les êtres jeunes, neufs en toutes choses, ne savent pas encore aimer ; ils doivent apprendre. De toutes les forces de leur être, concentrées dans leur coeur qui bat anxieux et solitaire, ils apprennent à aimer. Tout apprentissage est un temps de clôture. Ainsi pour celui qui aime, l'amour n'est longtemps, et jusqu'au large de la vie, que solitude, solitude toujours plus intense et plus profonde. L'amour, ce n'est pas dés l'abord se donner, s'unir à un autre. Que serait l'union de deux êtres encore imprécis, inachevés, dépendants ?

L'amour, c'est l'occasion unique de mûrir, de prendre forme, de devenir soi-même un monde pour l'être aimé. C'est une haute exigence, une ambition sans limite, qui fait de celui qui aime un élu qu'appelle le large. Dans l'amour, quand il se présente, ce n'est que l'obligation de travailler à eux-mêmes que les êtres jeunes devraient voir. Se perdre dans un autre, se donner à un autre, toutes les façons de s'unir ne sont pas encore pour eux. Il leur faut d'abord thésauriser longtemps, accumuler beaucoup. Le don de soi-même est un achèvement : l'homme en est peut-être encore incapable."


[...]

"Il est bon d'être seul, parce que la solitude est difficile. Qu'une chose soit difficile doit nous être une raison de plus pour l'entreprendre.»
(Es ist gut, einsam zu sein, denn Einsamkeit ist schwer ; daß etwas schwer ist, muß uns ein Grund mehr sein, es zu tun.)


[...]

Le partage total entre deux êtres est impossible et chaque fois que l'on pourrait croire qu'un tel partage a été réalisé, il s'agit d'un accord qui frustre l'un des partenaires, ou même tous les deux, de la possibilité de se développer pleinement.

Mais lorsque l'on a pris conscience de la distance infinie qu'il y aura toujours entre deux êtres humains, quels qu'ils soient, une merveilleuse "vie côte à côte"devient possible:

Il faudra que les deux partenaires deviennent capables d'aimer cette distance qui les sépare et grâce à laquelle chacun des deux aperçoit l'autre entier, découpé dans le ciel.



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