Un triomphe de l'esprit
RENCONTRE D’EXCEPTION
AUNG SAN SUU KYI : «J'AIMERAIS QUE VOUS COMPRENIEZ NOTRE COMBAT»
Aung San Suu Kyi a reçu
«L’illustré» à Rangoon. Après plus de seize ans d’assignation à
résidence et d’emprisonnement, elle a retrouvé un semblant de liberté.
Interview d’une femme hors du commun dont le destin bouleversant fera
aussi l’objet d’un film, réalisé par Luc Besson.
Alors
qu’elle s’apprête à effectuer sa première tournée politique depuis sa
libération, il y a sept mois, la leader de la Ligue nationale
démocratique évoque son combat pour la Birmanie, pays étouffé par une
dictature de fer, sa famille, ses espoirs. Dialoguer avec Aung San Suu
Kyi est un honneur rare et un moment d’intense émotion.
C’est un rituel. A 10 heures, elle pénètre d’un pas rapide et
énergique dans les vétustes bureaux de la Ligue nationale démocratique
(LND), son parti. Son visage fermé, presque dur, contraste avec son
élégance innée. Blouse assortie à son longyi (sarong de soie attaché
autour de la taille), maquillage très léger, fleur délicatement accordée
à la couleur de ses vêtements, piquée dans ses cheveux soigneusement
arrangés. Dans le bâtiment étroit, tout le monde se lève en signe de
respect. Celle que l’on surnomme ici la Dame esquisse un sourire,
adresse un bonjour général et gravit l’escalier qui mène à son bureau
climatisé, à l’étage. Elle n’en ressortira plus jusqu’à son départ, à 15
heures.
La scène a duré une minute à peine. Une arrivée volontairement
précipitée, histoire de brouiller la vigilance des policiers en civil
planqués sur la terrasse du bistrot d’en face. Ces sbires de la junte
photographient et filment, vingtquatre heures sur vingt-quatre, tout ce
qui bouge autour du vieux bâtiment aux murs jaune sale. Le fichage ne
décourage pourtant pas les «pèlerins», nombreux, dont les plus courageux
ont accroché un pin’s ou un insigne frappé de l’image de leur leader,
Aung San Suu Kyi, à leur poitrine. Sur les murs, des posters à son
effigie côtoient ceux de son père, le Bogyoke, héros de l’indépendance,
avec la mention «à vendre». Un merchandising sommaire qui sert à
financer les actions sociales du parti. Comme le repas en commun de
midi, servi sous le porche d’entrée, auquel madame la secrétaire
générale ne participe pas.
UNE FORCE PRESQUE SURNATURELLE
Malgré ses années d’isolement, la Dame affronte sereinement un
quotidien sous tension.. Après plusieurs heures d’attente, elle accepte
de nous recevoir, en compagnie d’un confrère suédois qui attend ce
rendez-vous depuis des jours. Un honneur. Trente minutes d’intense
émotion et de bonheur. Son discours est clair, sans équivoque, parsemé
de quelques plaisanteries et de rires brefs. Le port altier, elle défend
ses convictions avec volontarisme, sans la moindre mise en scène,
visiblement soucieuse, au contraire, d’économiser ses mouvements. Le
charme opère. Son charisme, sa beauté, son intelligence, sa simplicité
irradient la pièce et impressionnent le visiteur. La souffrance et le
temps n’ont aucune emprise sur cette femme de bientôt 66 ans au visage
lisse et à la force presque surnaturelle.
Après trente années de combat, vous demeurez une personne lumineuse, souriante, une rebelle magnifique, comme on vous appelle avec affection et admiration en Occident. Où puisez-vous votre force pour résister à tant de persécution et d’injustice?
Peut-être est-ce l’assignation qui m’a permis d’accumuler l’énergie
nécessaire à poursuivre mon combat. Plus sérieusement, malgré la
promiscuité, j’ai toujours veillé à maintenir un vrai rythme de vie.
Cela m’a permis d’entretenir constamment mes facultés physiques et
mentales. Cette discipline fait partie de ma personnalité. La méditation
m’a également beaucoup aidée.
Quel soutien avez-vous reçu de l’extérieur au cours de cette longue période d’arrêt à domicile?
Les pays scandinaves en général et la Norvège en particulier ont été
très présents. Des villes comme Paris et Rome se sont également engagées
pour moi. Par la force de leur combat et leur engagement, des
personnalités comme Desmond Tutu et Vaclav Havel m’ont aussi été d’un
précieux secours.
Quel était votre quotidien de prisonnière?
Je me levais vers 4 h 30. Puis j’écoutais la radio pendant plusieurs
heures. La station birmane, mais surtout la Voix de l’Amérique, Radio
France internationale et Democratic Voice of Burma. Ensuite, je prenais
un bain et je faisais mes prières avant le petit-déjeuner. Le reste de
la journée, je la passais à lire et à effectuer des travaux d’entretien
dans ma maison, qui est vieille et en mauvais état.
Peut-on dire que vous êtes une personne entièrement libre depuis le 13 novembre 2010, jour de votre libération après six ans d’assignation à domicile?
Mais j’ai toujours été libre. (Rire.) A chaque fois que j’avais la
visite de mon avocat, je pouvais dire tout ce que je voulais… Non, à
vrai dire, il y a deux formes de liberté: la liberté physique et la
liberté de l’esprit. Celle-là, personne ne peut vous en priver.
Pensez-vous risquer d’être de nouveau arrêtée?
Oui, cela peut arriver à n’importe quel moment. Nous ne savons pas
qui peut être arrêté et pour quelle raison. C’est le cas des membres de
la LND par exemple. Nous ne vivons pas dans une démocratie. Ici, la loi
ne signifie rien. Les lois existent, mais on ne sait jamais comment
elles sont appliquées. Cela maintient les gens dans l’insécurité et la
peur. Avec la pauvreté en plus, la population est totalement enchaînée.
Vous suivez sans doute avec beaucoup d’intérêt l’évolution de la situation dans les pays du Maghreb et du Proche-Orient. Que vous inspirent ces révolutions et ces soulèvements?
Ce que je remarque en premier lieu, c’est qu’au contraire de la
Birmanie, où l’armée a tiré sur la population lors des révoltes de 1988
et de 2007, ni l’armée tunisienne ni l’armée égyptienne ne se sont
retournées contre le peuple*. Ici, l’armée est partout. C’est elle qui
gouverne. De plus, la censure est totale dans les médias sur ce qui se
passe là-bas. Malgré tout, avec les nouvelles technologies de
l’information, tout le monde est au courant. Nous avons désormais les
moyens de communiquer. Cette évolution est la plus importante de ces
dernières années. Grâce à elle, le nombre de personnes qui soutiennent
notre combat nonviolent ne cesse de croître. Des jeunes pour
l’essentiel.
Des jeunes qui viennent de tout le pays pour vous voir. Est-ce à dire qu’un vent nouveau souffle sur votre mouvement, dissous par la junte en novembre? (Ndlr: Aung San Suu Kyi vient de déposer un quatrième recours contre cette décision arbitraire, les trois premiers ayant été rejetés en quelques minutes.)
Nous sommes restés de nombreuses années sans pouvoir communiquer. La
LND joue toujours un rôle important dans l’optique d’un processus
démocratique et nous recevons un soutien grandissant à l’intérieur comme
à l’extérieur du pays. La perspective d’un changement de politique
provoque des réactions positives et parfois négatives. Nous avons
pourtant tous besoin d’un changement. Il aurait le mérite de rassurer la
population. Même le gouvernement pourrait y trouver son compte.
Quelles sont les attentes des gens qui viennent vous trouver?
Nous soutenons divers petits projets d’aide. Nous avons aussi des avocats qui défendent des prisonniers politiques.
Vous avez rencontré bon nombre de personnalités étrangères depuis votre libération. Qu’estce que ces entretiens apportent à votre mouvement?
Nous espérons un changement de politique de la part de l’Union
européenne, qui ne parle pas d’une seule voix. Mais, pour l’instant, ce
chantier est suspendu aux mutations en cours au sein de notre
gouvernement.
Avez-vous passé des alliances avec d’autres groupes d’opposition? On pense au NDF, la Force démocratique nationale, parti fondé l’an dernier par deux de vos dissidents…
Nous collaborons uniquement avec les mouvements qui soutiennent sans condition la démocratie. La NDF a ses propres aspirations.
Où en est votre dialogue avec la junte?
La junte refuse tout dialogue et combat tout ce qu’elle considère
comme une menace. Le «dialogue» se résume donc à quelques articles
nuisibles au LND dans les médias officiels. Preuve que nos actions ne
restent pas sans réaction…
Le gouvernement chinois estime que les élections du 7 novembre ont été positives pour la Birmanie…
D’autres pays et d’autres personnalités ont estimé que ces élections
relevaient de la mascarade. Selon moi, ceux qui pensent qu’elles ont
fait avancer la démocratie se trompent. J’espère que la Chine finira par
changer son point de vue sur ce qui assure la stabilité d’un pays ou
d’une région. Pour l’instant, elle s’obstine à tort à croire qu’un pays
sans démocratie en est le seul gage, alors que nous, nous réclamons des
élections libres et démocratiques, et demandons d’être écoutés même par
une «démocratie disciplinée» comme les militaires appellent leur
système.
Comment voyez-vous l’évolution de votre pays?
On ne peut jamais prédire l’avenir en politique. Je ne sais pas comment sera la semaine prochaine.
Qu’en est-il des sanctions imposées à la Birmanie?*
C’est une question délicate. Le nouveau gouvernement a été nommé par
les militaires en place. Par conséquent, je pense qu’il est trop tôt
pour parler de lever les sanctions.
Trente ans de lutte, loin des vôtres, souvent recluse, n’avez-vous pas quelques regrets?
Mes enfants, mes petits-enfants, mes amis, Oxford, l’Europe, tout me
manque, bien sûr. Mais, durant ma détention, j’ai réalisé que je
n’aurais pas voulu être quelqu’un d’autre. Cet instant a été l’un des
plus beaux de ma vie. Il m’a donné beaucoup de force, m’a préparée à
faire face à tous les problèmes. D’ailleurs, je n’estime pas avoir tant
souffert. Mais je désire ajouter quelque chose à l’intention de vos
lecteurs: j’aimerais que les gens comprennent bien notre combat et
qu’ils nous soutiennent. Nous défendons une véritable cause. C’est par
le soutien direct des populations que les choses peuvent changer en
Birmanie.
* Cette interview a été réalisée avant les événements en Libye, au Yémen et en Syrie. A l’issue de cette rencontre, Aung San Suu Kyi a recommandé le maintien de sanctions internationales «ciblées» contre la junte birmane mais a préconisé de lever avec réserves le boycott contre le tourisme. Par ailleurs, via la presse officielle et pour la première fois depuis sa libération, les dirigeants lui ont promis «une fin tragique», à elle et à son parti, s’ils restaient sur leurs positions.
Source : L'Illustré
Dans le combat pour les valeurs humaines, on n'a pas le droit de succomber au désespoir ou au cynisme. Aung San Suu Kyi nous a rappelé que dans la lutte pour le développement et les droits de l'homme, notre effort commun doit consister à prouver que "l'esprit de l'homme peut transcender les imperfections de la nature humaine"
Les droits de l'homme à l'aube du XXIème Siècle - Conseil de L'Europe


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