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Un triomphe de l'esprit



RENCONTRE D’EXCEPTION


AUNG SAN SUU KYI : «J'AIMERAIS QUE VOUS COMPRENIEZ NOTRE COMBAT»
Aung San Suu Kyi a reçu «L’illustré» à Rangoon. Après plus de seize ans d’assignation à résidence et d’emprisonnement, elle a retrouvé un semblant de liberté. Interview d’une femme hors du commun dont le destin bouleversant fera aussi l’objet d’un film, réalisé par Luc Besson.

Par Ludmila Glisovic, Christian Rappaz - Mis en ligne le 14.06.2011

Alors qu’elle s’apprête à effectuer sa première tournée politique depuis sa libération, il y a sept mois, la leader de la Ligue nationale démocratique évoque son combat pour la Birmanie, pays étouffé par une dictature de fer, sa famille, ses espoirs. Dialoguer avec Aung San Suu Kyi est un honneur rare et un moment d’intense émotion.
C’est un rituel. A 10 heures, elle pénètre d’un pas rapide et énergique dans les vétustes bureaux de la Ligue nationale démocratique (LND), son parti. Son visage fermé, presque dur, contraste avec son élégance innée. Blouse assortie à son longyi (sarong de soie attaché autour de la taille), maquillage très léger, fleur délicatement accordée à la couleur de ses vêtements, piquée dans ses cheveux soigneusement arrangés. Dans le bâtiment étroit, tout le monde se lève en signe de respect. Celle que l’on surnomme ici la Dame esquisse un sourire, adresse un bonjour général et gravit l’escalier qui mène à son bureau climatisé, à l’étage. Elle n’en ressortira plus jusqu’à son départ, à 15 heures.
La scène a duré une minute à peine. Une arrivée volontairement précipitée, histoire de brouiller la vigilance des policiers en civil planqués sur la terrasse du bistrot d’en face. Ces sbires de la junte photographient et filment, vingtquatre heures sur vingt-quatre, tout ce qui bouge autour du vieux bâtiment aux murs jaune sale. Le fichage ne décourage pourtant pas les «pèlerins», nombreux, dont les plus courageux ont accroché un pin’s ou un insigne frappé de l’image de leur leader, Aung San Suu Kyi, à leur poitrine. Sur les murs, des posters à son effigie côtoient ceux de son père, le Bogyoke, héros de l’indépendance, avec la mention «à vendre». Un merchandising sommaire qui sert à financer les actions sociales du parti. Comme le repas en commun de midi, servi sous le porche d’entrée, auquel madame la secrétaire générale ne participe pas.

UNE FORCE PRESQUE SURNATURELLE

Malgré ses années d’isolement, la Dame affronte sereinement un quotidien sous tension.. Après plusieurs heures d’attente, elle accepte de nous recevoir, en compagnie d’un confrère suédois qui attend ce rendez-vous depuis des jours. Un honneur. Trente minutes d’intense émotion et de bonheur. Son discours est clair, sans équivoque, parsemé de quelques plaisanteries et de rires brefs. Le port altier, elle défend ses convictions avec volontarisme, sans la moindre mise en scène, visiblement soucieuse, au contraire, d’économiser ses mouvements. Le charme opère. Son charisme, sa beauté, son intelligence, sa simplicité irradient la pièce et impressionnent le visiteur. La souffrance et le temps n’ont aucune emprise sur cette femme de bientôt 66 ans au visage lisse et à la force presque surnaturelle.

Après trente années de combat, vous demeurez une personne lumineuse, souriante, une rebelle magnifique, comme on vous appelle avec affection et admiration en Occident. Où puisez-vous votre force pour résister à tant de persécution et d’injustice?

Peut-être est-ce l’assignation qui m’a permis d’accumuler l’énergie nécessaire à poursuivre mon combat. Plus sérieusement, malgré la promiscuité, j’ai toujours veillé à maintenir un vrai rythme de vie. Cela m’a permis d’entretenir constamment mes facultés physiques et mentales. Cette discipline fait partie de ma personnalité. La méditation m’a également beaucoup aidée.

Quel soutien avez-vous reçu de l’extérieur au cours de cette longue période d’arrêt à domicile?

Les pays scandinaves en général et la Norvège en particulier ont été très présents. Des villes comme Paris et Rome se sont également engagées pour moi. Par la force de leur combat et leur engagement, des personnalités comme Desmond Tutu et Vaclav Havel m’ont aussi été d’un précieux secours.

Quel était votre quotidien de prisonnière?

Je me levais vers 4 h 30. Puis j’écoutais la radio pendant plusieurs heures. La station birmane, mais surtout la Voix de l’Amérique, Radio France internationale et Democratic Voice of Burma. Ensuite, je prenais un bain et je faisais mes prières avant le petit-déjeuner. Le reste de la journée, je la passais à lire et à effectuer des travaux d’entretien dans ma maison, qui est vieille et en mauvais état.

Peut-on dire que vous êtes une personne entièrement libre depuis le 13 novembre 2010, jour de votre libération après six ans d’assignation à domicile?

Mais j’ai toujours été libre. (Rire.) A chaque fois que j’avais la visite de mon avocat, je pouvais dire tout ce que je voulais… Non, à vrai dire, il y a deux formes de liberté: la liberté physique et la liberté de l’esprit. Celle-là, personne ne peut vous en priver.

Pensez-vous risquer d’être de nouveau arrêtée?

Oui, cela peut arriver à n’importe quel moment. Nous ne savons pas qui peut être arrêté et pour quelle raison. C’est le cas des membres de la LND par exemple. Nous ne vivons pas dans une démocratie. Ici, la loi ne signifie rien. Les lois existent, mais on ne sait jamais comment elles sont appliquées. Cela maintient les gens dans l’insécurité et la peur. Avec la pauvreté en plus, la population est totalement enchaînée.

Vous suivez sans doute avec beaucoup d’intérêt l’évolution de la situation dans les pays du Maghreb et du Proche-Orient. Que vous inspirent ces révolutions et ces soulèvements?

Ce que je remarque en premier lieu, c’est qu’au contraire de la Birmanie, où l’armée a tiré sur la population lors des révoltes de 1988 et de 2007, ni l’armée tunisienne ni l’armée égyptienne ne se sont retournées contre le peuple*. Ici, l’armée est partout. C’est elle qui gouverne. De plus, la censure est totale dans les médias sur ce qui se passe là-bas. Malgré tout, avec les nouvelles technologies de l’information, tout le monde est au courant. Nous avons désormais les moyens de communiquer. Cette évolution est la plus importante de ces dernières années. Grâce à elle, le nombre de personnes qui soutiennent notre combat nonviolent ne cesse de croître. Des jeunes pour l’essentiel.

Des jeunes qui viennent de tout le pays pour vous voir. Est-ce à dire qu’un vent nouveau souffle sur votre mouvement, dissous par la junte en novembre? (Ndlr: Aung San Suu Kyi vient de déposer un quatrième recours contre cette décision arbitraire, les trois premiers ayant été rejetés en quelques minutes.)

Nous sommes restés de nombreuses années sans pouvoir communiquer. La LND joue toujours un rôle important dans l’optique d’un processus démocratique et nous recevons un soutien grandissant à l’intérieur comme à l’extérieur du pays. La perspective d’un changement de politique provoque des réactions positives et parfois négatives. Nous avons pourtant tous besoin d’un changement. Il aurait le mérite de rassurer la population. Même le gouvernement pourrait y trouver son compte.

Quelles sont les attentes des gens qui viennent vous trouver?

Nous soutenons divers petits projets d’aide. Nous avons aussi des avocats qui défendent des prisonniers politiques.

Vous avez rencontré bon nombre de personnalités étrangères depuis votre libération. Qu’estce que ces entretiens apportent à votre mouvement?

Nous espérons un changement de politique de la part de l’Union européenne, qui ne parle pas d’une seule voix. Mais, pour l’instant, ce chantier est suspendu aux mutations en cours au sein de notre gouvernement.

Avez-vous passé des alliances avec d’autres groupes d’opposition? On pense au NDF, la Force démocratique nationale, parti fondé l’an dernier par deux de vos dissidents…

Nous collaborons uniquement avec les mouvements qui soutiennent sans condition la démocratie. La NDF a ses propres aspirations.

Où en est votre dialogue avec la junte?

La junte refuse tout dialogue et combat tout ce qu’elle considère comme une menace. Le «dialogue» se résume donc à quelques articles nuisibles au LND dans les médias officiels. Preuve que nos actions ne restent pas sans réaction…

Le gouvernement chinois estime que les élections du 7 novembre ont été positives pour la Birmanie…

D’autres pays et d’autres personnalités ont estimé que ces élections relevaient de la mascarade. Selon moi, ceux qui pensent qu’elles ont fait avancer la démocratie se trompent. J’espère que la Chine finira par changer son point de vue sur ce qui assure la stabilité d’un pays ou d’une région. Pour l’instant, elle s’obstine à tort à croire qu’un pays sans démocratie en est le seul gage, alors que nous, nous réclamons des élections libres et démocratiques, et demandons d’être écoutés même par une «démocratie disciplinée» comme les militaires appellent leur système.

Comment voyez-vous l’évolution de votre pays?

On ne peut jamais prédire l’avenir en politique. Je ne sais pas comment sera la semaine prochaine.

Qu’en est-il des sanctions imposées à la Birmanie?*

C’est une question délicate. Le nouveau gouvernement a été nommé par les militaires en place. Par conséquent, je pense qu’il est trop tôt pour parler de lever les sanctions.

Trente ans de lutte, loin des vôtres, souvent recluse, n’avez-vous pas quelques regrets?

Mes enfants, mes petits-enfants, mes amis, Oxford, l’Europe, tout me manque, bien sûr. Mais, durant ma détention, j’ai réalisé que je n’aurais pas voulu être quelqu’un d’autre. Cet instant a été l’un des plus beaux de ma vie. Il m’a donné beaucoup de force, m’a préparée à faire face à tous les problèmes. D’ailleurs, je n’estime pas avoir tant souffert. Mais je désire ajouter quelque chose à l’intention de vos lecteurs: j’aimerais que les gens comprennent bien notre combat et qu’ils nous soutiennent. Nous défendons une véritable cause. C’est par le soutien direct des populations que les choses peuvent changer en Birmanie.
* Cette interview a été réalisée avant les événements en Libye, au Yémen et en Syrie. A l’issue de cette rencontre, Aung San Suu Kyi a recommandé le maintien de sanctions internationales «ciblées» contre la junte birmane mais a préconisé de lever avec réserves le boycott contre le tourisme. Par ailleurs, via la presse officielle et pour la première fois depuis sa libération, les dirigeants lui ont promis «une fin tragique», à elle et à son parti, s’ils restaient sur leurs positions.
Source : L'Illustré

Dans le combat pour les valeurs humaines, on n'a pas le droit de succomber au désespoir ou au cynisme. Aung San Suu Kyi nous a rappelé que dans la lutte pour le développement et les droits de l'homme, notre effort commun doit consister à prouver que "l'esprit de l'homme peut transcender les imperfections de la nature humaine"
Les droits de l'homme à l'aube du XXIème Siècle -  Conseil de L'Europe

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