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Capitalisme de catastrophe

Des sociétés affaiblies par des catastrophes sont exploitées par des "prédateurs capitalistes" qui en profitent pour favoriser leur propre développement économique. C'est la thèse que défend la journaliste canadienne Naomi Klein dans son nouveau livre-événement, The Shock Doctrine.

L'ouvrage de Naomi Klein dans son édition américaine DR

Un livre bourré de dynamite intellectuelle", promettait l'un de ses plus ardents défenseurs. The Shock Doctrine. The Rise of Disaster Capitalism*, de Naomi Klein, est plutôt une bombe, placée juste au pied de la statue de la Liberté. "Mon essai ne fait que gratter la surface d'un immense fléau", a-t-elle lancé hier avec sa verve habituelle à la foule nombreuse et déjà conquise venue l'entendre à l'hôtel Reine Elizabeth.
Le postulat de Naomi Klein ? Plusieurs sociétés affaiblies par des catastrophes naturelles, des guerres ou d'autres traumatismes sont délibérément exploitées par des "prédateurs capitalistes" qui profitent de cette dislocation pour favoriser leur propre développement économique.

Qu'ont en commun l'ouragan Katrina qui a ravagé La Nouvelle-Orléans, la guerre en Irak, l'ère postcommuniste en Pologne et le massacre de la place Tiananmen ? Ce sont tous des événements issus du "capitalisme du désastre", concept central de l'œuvre de l'auteure de 37 ans. Selon elle, les Etats touchés par ces situations déstabilisantes auraient tous subi un choc comparable beaucoup plus dévastateur : celui provoqué par "le capitalisme insidieux" qui s'insère dans la reconstruction ou la période post-traumatique. Le cas récent du tsunami qui a dévasté les côtes de plusieurs pays du Sud-Est asiatique serait symbolique. "Quatre jours après le tsunami, les corps n'étaient pas enterrés que, déjà, les effets d'un choc plus grand se faisaient sentir. On a emmené des centaines de milliers de personnes à l'intérieur des terres, dans des camps de réfugiés qui étaient patrouillés par des militaires", raconte Naomi Klein, qui est allée constater les dégâts sur place. Elle a évoqué un troisième "choc", après ceux du tsunami lui-même et du transfert des réfugiés, qui a résidé dans la reprise du contrôle économique par les grandes chaînes d'hôtels, qui avaient tout reconstruit trois mois plus tard. "Ces gens n'ont pas été frappés par des catastrophes naturelles ou des ouragans de force 5, ils ont subi des chocs causés par le néolibéralisme. Dans la plupart des cas, ce n'est pas la faute de Dame Nature, c'est celle de la faillite de l'État et de ceux qui en profitent, comme le FMI, la Banque mondiale et le département d'État américain", affirme madame Klein, qui a aussi coréalisé le film The Take sur les déboires des Argentins après la crise économique de 2001.

Elle l'a affirmé sans équivoque : ce sont les attaques du 11 septembre 2001 qui l'ont poussée à écrire. Le vase débordait. Elle a eu envie d'écrire sur ce changement rapide qui s'opérait au sein de la société américaine et sur la justification des nouvelles politiques guerrières du président étasunien.

The Shock Doctrine, avec ses 544 pages, s'avère beaucoup plus costaud et plus étoffé que No Logo, un essai très critique sur la société de consommation publié il y a sept ans. "Une histoire alternative", suggère l'auteur, qui s'évertue ainsi tout au long de son essai à détruire le "principe fondamental si cher à l'histoire officielle, à savoir que le triomphe du capitalisme déréglementé est issu de la liberté et qu'il va de pair avec la démocratie".

Si la connaissance, c'est le pouvoir, Naomi Klein espère avant tout que son livre contribuera à éveiller les consciences. "Comprendre et se rappeler l'histoire est la meilleure façon de résister aux chocs", croit-elle. En déclarant la guerre à des personnalités américaines influentes tel l'économiste Jeffrey Sachs, Naomi Klein avance-t-elle en terrain miné ? Peut-être. Cela n'empêche pas ses admirateurs de louer le courage de cette femme qui, à elle seule, s'en prend à l'empire le plus puissant de la planète : les Etats-Unis d'Amérique. Aidée de son mari et de quatre avocats, qui ont relu son ouvrage et vérifié ses sources, Naomi Klein est blindée. Pendant que son livre se vend et que ses idées se répandent comme une traînée de poudre, elle dit attendre la contre-attaque.

* Metropolitan Books, New York, 2007. La traduction française paraîtra au printemps 2008 chez Actes Sud.

Lisa-Marie Gervais

Le Devoir

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