ƒ La passion de l'Abbé Pierre | Carnet de vie

La passion de l'Abbé Pierre

Un article du Nouvel Observateur. Sur la sexualité et les amours de l'abbé Pierre. Aux premiers abords, cela peut surprendre. Mais finalement, quand on se rappelle de l'homme qu'il a été, c'est une évidence. Lui, mieux que personne savait ce qu'était l'amour. Côté sexualité, dommage, qu'il n'a pu en jouir. L'Eglise, quelle aberration que d'interdire cela aux prêtres encore au 3e millénaire !

Les confessions scandaleuses

Au soir de sa vie, il a avoué avoir commis le péché de chair. Pour dénoncer l'archaïsme du célibat des prêtres

Ce n'était que quelques phrases, des mots simples. Un homme, au soir de sa vie d'homme, confessait quelques écarts avec la règle. Pas pour se débarrasser d'une faute mais pour secouer les hypocrisies. Avec la sérénité et la liberté d'esprit de celui qui n'a rien à prouver. « Il m'est arrivé de céder au désir de manière passagère. Mais je n'ai jamais eu de liaison régulière, car je n'ai pas laissé le désir prendre racine. Cela m'aurait conduit à vivre une relation durable avec une femme, ce qui aurait été contraire à mon choix de vie. J'ai donc connu l'expérience du désir sexuel et de sa très rare satisfaction, mais cette satisfaction fut une vraie source d'insatisfaction car je sentais que je n'étais pas vrai » : le vieil abbé se confiait pudiquement à Frédéric Lenoir dans un petit livre, « Mon Dieu... pourquoi ? », recueil de méditations sur le sens de la vie et de la foi, paru en octobre 2005 (1) et aussitôt réduit à ce paragraphe. Qui en dit si peu. Et pourtant déjà trop : l'institution Eglise ne peut laisser passer ce qui la déborde.
Car, reconnaissant ces péchés de chair, aussi insatisfaisants soient-ils, l'abbé Pierre rouvrait l'embarrassant dossier du célibat des prêtres, s'affichant convaincu qu'il faut que puissent se côtoyer dans l'Eglise des prêtres mariés et des célibataires. Réplique de la hiérarchie catholique : l'archevêque de Clermont-Ferrand, Hippolyte Simon, s'indigne et hurle au voyeurisme, sous-entendant qu'on a abusé de la sénilité du vieil homme. Mais l'abbé s'en moque : dans les quelques interviews qu'il donne pour assurer la promotion de ce livre, il répète ses petits mots d'amour. Il parle du désir charnel comme « force vitale extrêmement puissante », évoque sa vocation qui demandait une totale disponibilité pour les démunis. Il regrette finalement que ce désir charnel n'ait donc abouti qu'à de l'insatisfaction.


Un an auparavant, il était allé plus loin, parlant plus de sentiments que de chair. « Je n'ai pas éprouvé un sentiment de passion pour une compagne, expliquait-il dans un long entretien. Et pourtant j'ai connu la passion dans des conditions particulières, et à un point tellement extrême que j'en suis tombé malade, à 14 ans. J'ai eu un amour passionné, avec tous les caractères de la passion, qui conduit à ne plus aller et venir, manger, travailler, dormir sans penser à l'autre. Il s'agissait d'un camarade qui avait une voix de soprano extraordinaire, angélique. On venait de très loin pour l'entendre, alors que, moi, je chantais faux, j'étais incapable de me servir d'un instrument de musique. Il n'y avait pas une ombre d'homosexualité dans cette relation, mais c'était une passion telle qu'on a dû m'envoyer six mois au bord de la mer à Cannes, puis en montagne. » Malade d'amour comme on ne peut l'être qu'à 15 ans, il n'a plus goût à rien. Il se tourne vers un autre ami du collège, François Garbit, qui mourra en résistant en 1941, et dont il dira :« Je n'ai aimé personne dans ma vie autant que lui. » François, pour panser son chagrin, lui écrit : « Chacun fait ce qu'il veut de sa vie, les uns la traînent dans la boue, en quoi salissent-ils la nôtre ? » Des décennies plus tard, Henri devenu le vieil abbé Pierre gardait en lui le souvenir de cette émotion et ces mots d'adolescents comme un autre Evangile. Et cet épisode, qui n'a visiblement pas été extorqué à un vieillard gâteux, explique sans doute qu'il ait toujours eu sur les sujets de l'amour et du sexe des positions libérales, à mille lieues d'une hiérarchie souvent réac. Favorable au préservatif pour lutter contre l'épidémie du sida, l'abbé Pierre était ainsi très ouvert sur le mariage et l'adoption par les couples homosexuels. Longtemps, son secrétaire fut d'ailleurs Jacques Perotti, curé et militant homosexuel qui fonda l'association des cathos gays David et Jonathan. L'abbé Pierre n'était pas de ceux qui pensent qu'onne doit aimer qu'à l'endroit. Sur sa tombe, il souhaitait qu'on inscrive juste : « II a essayé d'aimer ».

(1) Chez Plon;

Isabelle Monnin
Le Nouvel Observateur

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